La visite du président sénégalais Bassirou Diomaye Faye à Berlin, mardi, a accouché d’un constat sans surprise : le Sahel brûle, et l’Europe, à travers son principal moteur économique, tarde à adapter ses moyens à l’ampleur du brasier. Reçu par le chancelier Friedrich Merz, le chef de l’État ouest-africain a placé la lutte contre le terrorisme au centre des discussions, avec une convergence de vues affichée entre les deux parties. Mais au-delà des déclarations convenues, la rencontre révèle surtout les limites d’une coopération euro-africaine qui, depuis des années, peine à sortir du cycle des promesses et des financements insuffisants.
Diomaye Faye, selon son entourage, a martelé une exigence : celle d’un engagement continu, concret et non pas seulement rhétorique, aux côtés du Sénégal et des pays sahélien confrontés à la menace djihadiste. Il a réaffirmé son attachement au dialogue et au règlement pacifique des différends, une position qui, dans le contexte régional actuel, fait figure de résistance face à la tentation autoritaire et aux solutions sécuritaires exclusives qui prévalent ailleurs. Dakar ne cherche pas à se substituer aux armées européennes, mais à obtenir des moyens, une coopération technique et un appui politique qui ne faiblissent pas au premier nuage.
Le Sénégal, qui pourrait prochainement hériter de la présidence en exercice de la Cédéao, prépare son entrée sur la scène régionale avec une intensité nouvelle. Le mandat du Sierra-Léonais Julius Maada Bio touche à sa fin, et les indications du ministre des Affaires étrangères Cheikh Niang en mai dernier, évoquant de « fortes chances » que Dakar prenne le relais, se confirment. Une telle perspective placerait Diomaye Faye au cœur des médiations régionales, notamment sur le dossier malien et les relations orageuses entre la Cédéao et les pays de l’Alliance des États du Sahel. Le poids de cette responsabilité est immense, et les marges de manœuvre, étroites.
Il y a une stratégie de fond. En décembre 2025, le Sénégal a déjà obtenu la présidence de la Commission de la Cédéao pour le mandat 2026-2030, une première dans son histoire, confiée à l’ancien ministre des Forces armées, le général Birame Diop, qui succédera au Gambien Oumar Alieu Touray. Si la Conférence des chefs d’État échoit également à Dakar, le Sénégal cumulera les deux têtes politiques et exécutives de l’organisation. Cette double casquette, rare et lourde de symboles, intervient dans un climat régional délétère, où les menaces jihadistes persistent, où les régimes militaires du Mali, du Burkina et du Niger multiplient les ruptures, et où l’avenir même de la Cédéao est en question. Ce n’est pas un honneur, c’est un fardeau.
Dakar a besoin que Berlin, principal contributeur européen dans la région, comprenne que le temps des chèques sans contrôle et des missions au calendrier incertain est révolu. Le Sénégal, qui se positionne comme un partenaire fiable et stable, veut un soutien pérenne, articulé autour du développement et de la gouvernance, pas seulement des drones et des contingents militaires. La partie allemande, de son côté, cherche à préserver des canaux d’influence ouverts face à la multiplication des acteurs russes et chinois. Mais cette convergence d’intérêts ne suffira pas. Le chancelier Merz, issu de la droite conservatrice, pourrait être tenté de durcir les conditions d’un tel soutien, ce qui compliquerait le jeu diplomatique de Diomaye Faye.
L’ombre portée de l’AES plane sur cette visite. Les relations entre la Cédéao et les trois pays dirigés par des colonels sont au point mort. Diomaye Faye, qui prône une approche inclusive et non punitive, entend jouer les médiateurs, mais il sait que la marge de manœuvre est réduite. Ni les militaires sahéliens ne montrent des signes d’apaisement, ni les partenaires européens ne sont prêts à une reconnaissance complète des régimes issus de coups d’État. Le pari de Dakar est risqué : il consiste à maintenir le dialogue tout en renforçant la cohésion de la Cédéao. Une équation complexe, que la visite à Berlin a permis de poser sur la table.
Au final, Diomaye Faye repart de Berlin avec un carnet de contacts renforcé, mais sans engagement ferme. Ce qui compte, ce n’est pas la photo avec Merz, mais la capacité à transformer cette écoute en actes. Les prochains mois seront décisifs : la présidence de la Cédéao, si elle se confirme, exigera des arbitrages douloureux. Et le soutien européen, s’il n’est pas calibré pour répondre aux besoins réels des populations sahéliennes, restera un vœu pieux. La diplomatie sénégalaise est à un tournant : elle peut soit devenir un pilier régional, soit s’enliser dans la gestion de crises dont les causes profondes ne sont pas seulement sécuritaires. Berlin a été une étape. La suite se jouera à Bamako, Ouagadougou et Niamey, mais surtout sur le terrain du développement.



