À 80 ans, Mo Ibrahim, le fondateur de Celtel, livre une analyse sans concession sur l’Afrique d’aujourd’hui. L’homme qui a bâti l’un des premiers opérateurs télécoms du continent, revendu 3,4 milliards de dollars en 2005, affirme une vérité qui dérange : l’Afrique ne manque ni de talents ni de ressources, mais de courage financier. Selon lui, le plus grand risque pour le continent n’est pas l’instabilité ou la faiblesse des infrastructures, mais la frilosité de ses propres capitaux.
En cinq ans, Celtel a levé plus de 415 millions de dollars, conquis 5,2 millions de clients et généré 614 millions de dollars de revenus en 2004. L’entreprise couvrait alors plus du tiers de la population africaine. Revendue à MTC (devenu Zain) pour 3,4 milliards de dollars, elle a ensuite été cédée à Bharti Airtel pour 10,7 milliards de dollars en 2010. Pour Ibrahim, cette success story ne doit rien à la charité internationale. Elle prouve au contraire que l’audace entrepreneuriale africaine paie, à condition d’oser investir en premier sur le continent.
Dans les années 1990, la plupart des investisseurs voyaient l’Afrique comme un gouffre à risques. Ibrahim, soudanais d’origine, avait déjà fondé MSI, une société de conseil en télécoms présente chez 110 opérateurs mondiaux. Ce constat s’impose à lui : l’Afrique reste la grande absente de la révolution mobile, alors que la demande explose. Il lance Celtel en 1998, recrute 99 % d’Africains parmi ses 5 000 salariés, et prouve qu’un groupe panafricain peut être rentable sans attendre les subventions ni les grands plans d’aide.
Aujourd’hui, Ibrahim tire la sonnette d’alarme sur la baisse programmée de l’aide au développement. « Ce n’est pas une crise, c’est un réveil », dit il. Selon lui, l’Afrique dispose de ressources intérieures massives mais mal exploitées : 90 milliards de dollars par an s’évaporent en flux financiers illicites, le ratio impôts/PIB est deux fois inférieur à celui de l’OCDE, et les fonds de pension ou souverains restent sous-utilisés. Il appelle à une mobilisation immédiate de ces leviers, sans quoi aucun discours sur l’attractivité ne sera crédible.
Fondateur de l’Indice Ibrahim de la gouvernance africaine, il rappelle que la qualité des institutions est le premier moteur d’investissement. « Sans bonne gouvernance, les ressources sont gaspillées, la confiance s’effondre. » Il dénonce une tendance dangereuse : l’exclusion des jeunes, qui représentent pourtant l’atout majeur du continent. « Si la jeunesse perd foi dans la démocratie faute de résultats concrets, la stabilité est menacée. » Il appelle à une refonte des modèles de décision, plus participatifs et plus proches des réalités locales.
Interrogé sur la responsabilité des grandes fortunes du continent, Ibrahim cite son ami Aliko Dangote. La raffinerie de pétrole construite au Nigeria pour 19 milliards de dollars, avec un projet similaire déjà envisagé en Afrique de l’Est, illustre selon lui ce que les capitaux africains peuvent accomplir lorsque l’audace l’emporte sur le défaitisme. « Personne n’y croyait au début. Et pourtant, Yes We Can. Africa First. » Son message aux entrepreneurs de demain est limpide : « L’Afrique est la dernière frontière du monde. Soyez audacieux, confiants, autonomes. La parole est à vous. »



