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Mamadou Berthe
Mamadou Berthe, Ivoirien de 26 ans à Montréal, aurait soutiré plus d’un demi-million de dollars à deux retraitées québécoises.

Canada : Arnaques, voitures volées et blanchiment, les coulisses de la « mafia ivoirienne » à Montréal

Marc Senecal 18 Sep 2025 Canada, Côte d’Ivoire, Monde, Quebec, Société 66 Lectures

Ce n’est plus une simple affaire d’escrocs isolés opérant depuis des cybercafés lointains. Le Québec fait face à une infiltration structurée du crime organisé africain, principalement ivoirien et béninois, qui a transformé Montréal en plaque tournante de la fraude amoureuse, du vol de véhicules et du blanchiment d’argent. Les autorités canadiennes, qui peinent à mesurer l’ampleur du phénomène, estiment que les seules fraudes sentimentales pourraient générer près d’un demi-milliard de dollars par an, et que le véritable visage de cette criminalité ne serait que la partie émergée d’un iceberg tentaculaire.

Les méthodes ont évolué. Fini le temps des courriels maladroits et des histoires invraisemblables. Ces réseaux, organisés en véritables entreprises criminelles, exploitent désormais la proximité géographique. Installés sur le territoire québécois, les fraudeurs utilisent des codes locaux, maîtrisent la météo du quartier de leurs victimes et abolissent le décalage horaire pour créer un sentiment de confiance absolue. Des centaines de documents confidentiels obtenus par Radio Canada révèlent un fonctionnement rodé : faux profils, livraison de cadeaux pour appâter les cibles, faux documents notariés ou hospitaliers, et recours à des complices féminines pour humaniser les échanges. L’objectif est clair : maximiser les gains en jouant sur l’émotion, parfois pendant des mois, pour soutirer des centaines de milliers de dollars à des victimes souvent isolées.

L’origine de ce phénomène plonge ses racines dans les cybercafés d’Abidjan, où la fraude sentimentale, ou « brouteur », est un fléau connu. Mais ce qui a changé la donne, c’est la capacité de ces criminels à traverser l’Atlantique. Exploitant une faille du système migratoire canadien, ils obtiennent des permis d’études pour des universités régionales du Québec, comme l’UQTR ou l’UQAC, sans jamais mettre les pieds dans les amphithéâtres. L’absence de contrôle automatisé des présences transforme ce statut d’étudiant étranger en un sésame idéal. Une fois installés, ils s’appuient sur une diaspora déjà présente et utilisent des entreprises fictives, souvent dans le domaine de l’immigration ou du commerce automobile, pour blanchir les fonds. Une affaire récente, celle de l’Ivoirien Mamadou Berthe, expulsé après avoir volé plus d’un million de dollars à des retraitées, illustre cette mécanique bien huilée.

Les autorités, tant au Canada qu’en Afrique de l’Ouest, se trouvent à un carrefour critique. Pour le criminologue ivoirien Ladji Bamba, le Québec est devenu un « eldorado » pour ces criminels, et le manque de volonté politique en Côte d’Ivoire freine la coopération internationale nécessaire. Les services frontaliers canadiens mettent en garde contre une escalade : les liens entre ces activités lucratives et le financement d’organisations terroristes, notamment des connexions avec le Hezbollah repérées en Côte d’Ivoire, changent la nature de la menace. Tant que les deux pays ne parviendront pas à verrouiller les portes d’entrée, les permis d’études frauduleux continueront de servir de cheval de Troie, et la « jeune mafia ivoirienne », comme la qualifient certains experts, ne fera que gagner en puissance et en violence.

L’arnaque amoureuse n’est qu’une branche d’une arborescence criminelle plus vaste. Les enquêtes démontrent que ces mêmes réseaux sont activement impliqués dans le vol de véhicules de luxe en Ontario et au Québec. Ces voitures sont ensuite chargées dans des conteneurs au port de Montréal avant d’être revendues à Abidjan, où Interpol en a récemment retrouvé des dizaines. Cette diversification des activités, incluant le trafic de stupéfiants et la fraude bancaire massive visant des entreprises agricoles québécoises, prouve une capacité d’adaptation et une professionnalisation inquiétante.

Pour les victimes, l’humiliation et les pertes financières sont souvent dissuasives, expliquant que seulement 10 % d’entre elles osent porter plainte. Ce silence alimente l’impunité. Les criminels multiplient les passeports africains et créent jusqu’à une vingtaine d’identités fictives pour ouvrir des comptes bancaires dispersés, formant une « toile d’araignée » financière quasi impossible à tracer. Face à ce constat, le chercheur Charles Viau Quesnel de l’UQTR note une « augmentation de la qualité » des fraudes, désormais considérées comme « haut de gamme ». L’enjeu, pour le Québec et ses partenaires africains, n’est plus seulement de poursuivre des individus, mais bien de démanteler une infrastructure criminelle transnationale qui prospère dans l’ombre du système.

Avec Radio Canada

canada 2025-09-18
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