La suspension temporaire des activités de la Commission Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC), causée par un manque de financement, agit comme un électrochoc pour l’organisation. David Kuate, spécialiste de la sous-région, y voit une mesure de pression destinée à contraindre les États membres, réticents, à s’acquitter de leur taxe d’intégration communautaire. Cette paralysie administrative met à nu les dysfonctionnements profonds d’une architecture régionale pourtant cruciale.
Cette crise de trésorerie n’est pas un simple incident technique. Elle est le symptôme d’un engagement inégal des six pays membres (Cameroun, Gabon, Congo, Guinée équatoriale, République centrafricaine, Tchad) envers le projet communautaire. Le non-paiement généralisé des contributions, malgré un potentiel économique indéniable alimenté par les ressources naturelles, révèle un manque de volonté politique et une défiance envers les institutions communes. L’impasse financière paralyse les programmes de développement, de sécurité alimentaire et d’infrastructures, hypothéquant l’avenir collectif.
La CEMAC, créée en 1994 pour succéder à l’Union douanière et économique de l’Afrique centrale (UDEAC), a toujours navigué entre ambitions élevées et réalités décevantes. Historiquement, son fonctionnement a été miné par une asymétrie économique criante, avec le Cameroun portant une part disproportionnée du budget, et par une gouvernance opaque. La dépendance aux recettes pétrolières a rendu l’ensemble vulnérable aux chocs des cours, tandis que les promesses de libre-échange effectif et d’harmonisation fiscale sont restées largement lettre morte, sapant la crédibilité de l’institution.
L’issue de cette crise définira la trajectoire de l’intégration en Afrique centrale pour la prochaine décennie. Soit les États, sous la pression, se contentent d’un refinancement d’urgence préservant un statu quo inefficace. Soit ils saisissent l’opportunité pour engager des réformes structurelles. David Kuate esquisse cette voie : une solidarité financière élargie et équitable, des partenariats public-privé pour un vrai transfert technologique, et des investissements massifs dans l’agriculture et l’agro-industrie pour diversifier les économies et créer des emplois. Sans cela, la relance ne sera qu’un sursis.
La clé de la pérennité réside dans une transparence radicale. Les citoyens et les investisseurs doivent pouvoir tracer l’usage des fonds communautaires et des revenus fiscaux. Cette exigence de redevabilité est la condition sine qua non pour restaurer la confiance, tant des populations que des États membres, envers la machine communautaire. Un audit indépendant des finances et des projets de la CEMAC constituerait un premier geste fort en ce sens.
Au delà des finances, c’est le modèle d’intégration lui même qui doit être repensé. Une communauté ne peut durablement reposer sur la contrainte fiscale ou le bon vouloir de un ou deux pays moteurs. Elle doit démontrer sa valeur ajoutée concrète et partagée : facilitation des échanges pour les entrepreneurs, stabilité monétaire via la BEAC, sécurité collective face aux crises régionales. La CEMAC doit passer d’une logique de coût perçu à une logique de bénéfice tangible pour ses membres, faute de quoi les arriérés de paiement resteront son lot quotidien.



