Le Botswana a menacé, par la voix de son vice-ministre des Affaires présidentielles, Winter Boipuso Mmolotsi, de “réexpédier” ou “d’expulser” 40 000 éléphants vers l’Allemagne. Cette déclaration provocatrice, rapportée par l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, fait suite à l’opposition de Berlin à la levée de l’interdiction du commerce international de l’ivoire, une mesure pour laquelle le pays africain milite ardemment.
Le ministre botswanais de l’Environnement et du Tourisme, Dumezweni Mthimkhulu, a précisé l’intention derrière cette menace symbolique. Il s’agirait de faire vivre aux Allemands, et plus largement aux Européens, les défis quotidiens de la cohabitation avec les pachydermes. Le Botswana, qui abrite la plus grande population d’éléphants de savane au monde, estime que les pays occidentaux imposent des modèles de conservation dogmatiques sans en supporter les conséquences sur le terrain, comme les dégâts aux cultures ou les pertes en vies humaines.
Cette crise diplomatique inhabituelle s’inscrit dans un conflit ancien sur la gestion des espèces protégées. Le Botswana, soutenu par d’autres pays d’Afrique australe, plaide depuis des années pour un assouplissement de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES). Il souhaite notamment pouvoir vendre légalement son stock national de 160 tonnes d’ivoire, saisi auprès des braconniers ou provenant d’éléphants morts naturellement. Les revenus, estimés à des dizaines de millions de dollars, sont présentés comme vitaux pour financer les programmes de conservation et dédommager les communautés rurales affectées.
La perspective d’un accord semble lointaine. L’Allemagne, à l’instar de nombreux pays occidentaux et d’organisations de protection animale, reste fermement opposée à toute réouverture du marché de l’ivoire, craignant qu’elle ne stimule le braconnage et la demande. En réponse, le Botswana pourrait durcir sa position, cherchant à former une coalition de pays africains pour peser plus lourd dans les négociations internationales. Cette escalade verbale risque de polariser davantage le débat entre partisans d’une conservation strictement protectionniste et défenseurs d’une approche utilitariste, où la faune doit “payer pour se maintenir”.
La rhétorique employée par Gaborone marque un tournant. En qualifiant l’opposition allemande de “néocolonialisme” et de “cruauté envers les Africains”, le vice-ministre Mmolotsi place le différend sur le terrain politique et post-colonial. Il affirme que son pays cherche l’autonomie financière par la gestion de ses ressources naturelles, et non l’aide internationale. Cette position reflète une frustration croissante des États africains détenteurs de faune, qui estiment que la souveraineté sur leurs politiques de conservation leur est confisquée par des injonctions venues du Nord.
Sur le plan pratique, la “menace” d’expulsion, bien qu’irréalisable, met en lumière un vrai dilemme de gestion. Avec une population d’éléphants estimée à 150 000 individus en expansion rapide, le Botswana fait face à une surpopulation localisée qui génère des conflits homme-faune de plus en plus critiques. Les solutions de translocation à grande échelle à l’intérieur du continent sont extrêmement coûteuses et complexes. Le pays est donc acculé, cherchant désespérément des leviers financiers et politiques pour gérer ce qui est à la fois un trésor national et un fardeau écologique et social grandissant.
Cette affaire dépasse le simple cadre des relations bilatérales. Elle interroge l’efficacité et l’équité du modèle de conservation global hérité des années 1970-1980. Alors que le continent africain est en première ligne du changement climatique et de la pression démographique, la question de savoir qui décide, qui paie et qui souffre pour la protection de la mégafaune devient centrale. Le coup de colère du Botswana est un signal d’alarme : sans nouveaux mécanismes financiers et sans une réelle prise en compte des réalités locales, l’impasse actuelle pourrait mener à l’affaiblissement, et non au renforcement, de la protection des éléphants.



