Les experts du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont ouvert mardi à Ouagadougou une série de travaux techniques destinés à bâtir une position commune face à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Cette réunion, première du genre à ce niveau, marque une étape cruciale dans la formalisation d’un front uni des pays de l’Alliance des États du Sahel avant toute négociation officielle avec l’institution ouest-africaine. L’enjeu est de taille : poser les bases d’un rapport de forces clarifié entre la confédération sahélienne et son ancienne famille régionale.
Concrètement, les délégués des trois capitales planchent sur un document-cadre stratégique qui doit à la fois définir les intérêts fondamentaux de l’AES et harmoniser les discours respectifs de Bamako, Niamey et Ouagadougou. Comme l’a exposé Herman Toé, secrétaire général du ministère burkinabè des Affaires étrangères, il s’agit d’« identifier les intérêts stratégiques de la Confédération, consolider nos positions et préparer notre argumentaire ». L’exercice ne se limite pas à une simple coordination technique : il implique de traduire en termes opérationnels la volonté politique affirmée par les trois dirigeants issus des transitions militaires.
Ces discussions s’inscrivent dans un contexte régional particulièrement tendu depuis le retrait annoncé du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la Cédéao, officialisé en janvier 2024. Ce divorce, inédit dans l’histoire de l’organisation créée en 1975, a ouvert une période d’incertitude juridique et diplomatique, tandis que les trois pays se tournaient résolument vers Moscou et Pékin pour leurs soutiens sécuritaires et économiques. La Cédéao, de son côté, cherche encore à définir sa posture face à ces défections, entre sanction, réengagement partiel et révision de ses propres mécanismes d’intégration.
La suite du calendrier reste floue, mais les travaux de Ouagadougou laissent présager une approche pragmatique des trois États, soucieux de ne pas rompre totalement les ponts avec leurs voisins. Le maintien de la libre circulation des personnes et des biens, évoqué par Herman Toé comme un « acquis majeur » à préserver, figure parmi les points de consensus prioritaires. Les experts devront toutefois trancher des questions plus épineuses, comme le sort des ressortissants de l’AES en zone Cédéao, la gestion des flux financiers ou la reconnaissance mutuelle des actes administratifs.
Présents aux côtés des responsables burkinabè, les représentants nigérien Ousmane Alhassane et malien Mahamabe Maïga ont souligné la volonté de leurs pays d’aboutir à une « coordination renforcée » sur l’ensemble des dossiers régionaux. Cette approche traduit une prise de conscience partagée : isolés, chacun des trois États serait vulnérable face aux pressions économiques et diplomatiques de la Cédéao. Unis, ils disposent d’un levier de négociation non négligeable, d’autant que leur poids démographique et territorial reste conséquent pour l’équilibre ouest-africain.
Au-delà des aspects procéduraux, ces échanges interrogent la capacité de l’AES à se doter d’une véritable doctrine diplomatique commune au-delà du seul prisme sécuritaire. Si l’urgence sécuritaire a cimenté l’alliance, les divergences économiques, fiscales ou commerciales pourraient ressurgir lors des discussions avec la Cédéao. Les experts de Ouagadougou sont donc attendus sur leur aptitude à concilier les intérêts nationaux parfois divergents de leurs pays respectifs, tout en maintenant une ligne collective crédible.
Les conclusions de cette réunion technique ne seront pas rendues publiques dans l’immédiat, mais elles alimenteront directement les futures consultations à haut niveau entre l’AES et la Cédéao. D’ici là, les trois capitales devront encore arbitrer plusieurs points sensibles, notamment la question des avoirs bloqués au sein de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest et le statut des accords de défense réciproques. Une chose est sûre : la partition en cours de l’espace ouest-africain ne se fera pas sans une bataille d’experts, de chiffres et de principes, dont cette réunion de Ouagadougou constitue le premier acte concret.



