L’Afrique de l’Est s’engage dans une recomposition profonde de ses circuits énergétiques, avec l’Ouganda comme épicentre. Moins de deux mois après le choix stratégique du groupe nigérian Dangote d’implanter sa mégaraffinerie à Lamu, au Kenya, la Tanzanie a riposté en signant le 6 août un protocole d’accord avec le négociant Vitol Bahrain pour développer le hub régional de Tanga, un projet estimé à plus de 20 milliards de dollars. La compétition ne se limite plus à deux ports : elle oppose désormais deux logiques d’intégration verticale pour capter le même marché ougandais, futur producteur de brut.
Le projet de Tanga, qui associe raffinerie, terminal de stockage, quai maritime et infrastructure d’acheminement, entend prolonger la mission du pipeline EACOP, qui doit transporter 230 000 barils par jour du brut ougandais (champs de Tilenga et Kingfisher) sur 1 443 kilomètres jusqu’à la côte tanzanienne. Là où Dar es Salaam voyait jusqu’ici une simple infrastructure de transit, Vitol propose une plateforme aval complète : une partie du brut serait raffinée sur place, puis redistribuée vers l’Ouganda et les pays voisins. En face, la raffinerie de Lamu, avec une capacité annoncée de 700 000 barils par jour, s’appuie sur le réseau logistique kényan pour desservir l’Est et le Centre du continent. Les deux projets ne se chevauchent pas techniquement, mais ils convoitent les mêmes débouchés, en particulier les besoins ougandais en produits raffinés.
Ce duel s’inscrit dans une histoire plus large de dépendance énergétique. L’Afrique de l’Est importe l’essentiel de ses carburants, faute de capacités de raffinage suffisantes, et paie un lourd tribut à la volatilité des marchés internationaux. L’Ouganda, qui découvre son pétrole, a longtemps caressé le rêve d’une raffinerie nationale à Hoima (60 000 barils par jour), mais celle-ci est régulièrement retardée et ne couvrirait que ses besoins domestiques. Parallèlement, le Kenya a modernisé son port de Lamu pour en faire une porte d’entrée régionale, tandis que la Tanzanie a misé sur EACOP pour attirer les investissements. Le choix de Dangote pour Lamu, en dépit de la présence du terminal d’EACOP à Tanga, a été un coup dur pour Dar es Salaam, poussant le gouvernement à accélérer avec Vitol pour ne pas rester cantonné à un rôle de simple tube d’écoulement.
La bataille à venir ne se jouera pas sur la taille des raffineries, mais sur la fiabilité des corridors et la capacité à sécuriser des contrats d’approvisionnement de long terme. Tanga devra prouver que sa connexion directe au brut ougandais, via EACOP, lui confère un avantage logistique et de coût face au réseau kényan, historiquement mieux établi. Lamu, de son côté, doit trouver des débouchés à la hauteur de sa capacité colossale, sous peine de tourner au ralenti. Pour l’Ouganda, cette compétition est une aubaine : Hoima pour l’autonomie, Tanga pour une source alternative, Lamu pour un approvisionnement massif. Mais elle comporte aussi un risque de fragmentation des flux et de surenchère sur les prix, qui pourrait grever la rentabilité du projet EACOP, déjà sous pression financière et environnementale.
La présence de Vitol, l’un des premiers traders mondiaux de matières premières, change la donne. Le groupe ne mise pas sur une raffinerie géante, mais sur l’intégration de toute la chaîne : stockage, transformation, commercialisation et distribution. Il travaille déjà avec l’Ouganda sur le stockage et la logistique, ce qui lui donne une connaissance fine des besoins locaux. L’expertise de Vitol dans la gestion des flux mondiaux pourrait faire de Tanga un hub plus flexible et réactif que Lamu, capable d’ajuster ses volumes en fonction des opportunités d’arbitrage régional, notamment vers le Rwanda, le Burundi et l’Est de la RDC.
Le choix de Dangote pour Lamu a rappelé une vérité brutale : la proximité du brut ne suffit pas à attirer les grands projets de raffinage, ce qui compte c’est l’écosystème logistique et l’accès aux marchés finaux. La Tanzanie, en s’associant à Vitol, cherche à transformer son atout géographique en avantage commercial, mais elle devra rattraper son retard en infrastructures terrestres et en compétitivité portuaire. L’Ouganda, en position d’arbitre, pourrait négocier des conditions préférentielles avec chaque projet, mais il devra aussi clarifier sa propre politique pétrolière, encore floue sur la répartition des volumes entre exportation brute et raffinage local. À terme, trois pôles pourraient coexister : Hoima pour les besoins domestiques, Tanga pour une plateforme régionale adossée à EACOP, et Lamu pour une capacité d’exportation massive. La prochaine bataille ne sera donc pas une guerre d’élimination, mais une guerre d’influence sur l’architecture énergétique est‑africaine, avec l’Ouganda comme clé de voûte.



