Le Cameroun a franchi un cap logistique inédit. Pour la première fois, un navire conventionnel chargé d’amandes de karité a quitté le Port autonome de Kribi. L’événement, rapporté par le média local Actu Cameroun, marque une rupture : le karité rejoint désormais la liste des produits exportés par cette infrastructure encore jeune, jusqu’ici tournée vers le clinker, le bois, le cacao et le coton.
Ce départ n’est pas anodin. Il signale une montée en gamme du port en eaux profondes de Kribi, conçu pour désengorger Douala et capter les flux de l’Afrique centrale. En intégrant le karité, produit historiquement transformé sur place ou écoulé par des voies informelles, le Cameroun affine sa stratégie de diversification des exportations agricoles. Reste une question : le pays dispose t il de volumes suffisants pour rendre cette route viable à long terme, ou s’agit il d’une opération ponctuelle sans lendemain ?
Le karité, longtemps perçu comme une filière de subsistance, est devenu un enjeu économique et politique dans la sous région. En 2024, le Burkina Faso, premier producteur africain, avait interdit l’exportation des amandes brutes pour favoriser la transformation locale. Mais fin mai, Ouagadougou a levé cette mesure, signe des tensions entre souveraineté industrielle et pression commerciale. Dans ce jeu d’équilibres instables, le Cameroun tente de se positionner comme un portail alternatif pour les pays sans littoral, notamment le Tchad et la Centrafrique.
L’avenir de cette route dépendra de deux facteurs. D’abord, la capacité de Kribi à offrir des coûts et des délais plus compétitifs que les corridors historiques passant par Abidjan, Lomé ou Cotonou. Ensuite, la stabilité des politiques d’exportation chez les grands producteurs de la région. Si le Burkina Faso, le Mali ou le Ghana renforcent leurs taxes ou interdictions, le karité pourrait devenir un produit de contrebande, détourné vers les ports les moins regardants. Kribi n’est pas à l’abri de ces flux gris.
Les acteurs locaux voient dans cette première expédition un signal adressé aux acheteurs internationaux, notamment européens et asiatiques. Le karité camerounais reste pourtant marginal dans les volumes mondiaux. Sans politique de collecte et de stockage digne de ce nom, sans unités de trituration sur place, le pays risque de n’être qu’une simple voie de transit pour les amandes venues d’ailleurs. Le véritable enjeu n’est pas seulement d’exporter, mais de capter de la valeur avant l’embarquement.



