Le Professeur titulaire Ibrahima Diallo, figure de proue de la francophonie au Canada, incarne un modèle d’engagement et de dévouement. Il a été récemment honoré par le roi Charles III, il revient dans cette interview sur un parcours exceptionnel de près de 40 ans dans l’enseignement universitaire, la recherche/vulgarisation scientifique et la promotion de la diversité culturelle. Il a été Présidant de la Société de la francophonie manitobaine et est actuellement Vice-président de la Fédération des communautés francophones et acadienne. Ancien doyen de facultés (Arts, Sciences, Administration des affaires et Service social) à l’université de Saint-Boniface au Manitoba, il livre sa vision de l’avenir de la francophonie, de l’éducation et de l’inclusion pour les générations à venir.
AfricaPresse.com : Monsieur Diallo, vous avez récemment reçu une reconnaissance par le roi Charles III d’Angleterre. Expliquez-nous ce que représente pour vous la médaille du couronnement du roi Charles III.
Ibrahima Diallo : Tout d’abord, il est important de préciser que le travail que je fais n’a jamais pour but de rechercher la gloire ou une reconnaissance. Cependant, il est toujours agréable de recevoir un geste ou une parole qui reconnaît votre contribution et votre engagement au sein d’une communauté, surtout lorsque ces actions ont eu un impact positif.
AfricaPresse.com : Comment avez-vous appris cette distinction, et quelle a été votre première réaction ?
Pr. Ibrahima Diallo : Ma première réaction a été celle de la surprise. J’ai eu la chance que ma candidature ait été sollicitée par deux personnalités très importantes, l’Honorable Dan Vandal député fédéral de ma circonscription et l’Honorable Présidente du Sénat Madame Raymonde Gagné. Je tiens à les remercier foncièrement pour leur geste. J’ai pu recevoir ma médaille au Sénat du Canada, des mains de l’Honorable sénatrice Raymonde Gagné. Il est intéressant de noter que j’avais déjà reçu la Médaille du Jubilé de Diamant de la Reine Élizabeth II en 2012 et la Médaille du Jubilé de Platine en 2022.
AfricaPresse.com : Selon vous, quels aspects de votre parcours ont joué un rôle déterminant dans l’obtention de cette distinction ?
Pr. Ibrahima Diallo : Mon parcours est multiple. Il comprend l’enseignement, la recherche et les services à la collectivité, ce qui s’inscrit bien dans mes activités en tant que professeur universitaire. J’ai également été impliqué dans des actions de vulgarisation scientifique et d’engagement communautaire, en siégeant dans plusieurs organismes communautaires, tant francophones qu’anglophones. Mes contributions dans le domaine de l’immigration et ma participation à des comités d’experts ont sûrement joué un rôle important.
AfricaPresse.com : Parmi toutes les distinctions que vous avez reçues, comme la Médaille du Jubilé de Platine de la Reine d’Angleterre ou l’Ordre des francophones d’Amérique, laquelle vous a le plus marqué ?
Pr. Ibrahima Diallo : Il est difficile de choisir une distinction en particulier, car je n’ai jamais travaillé pour obtenir des médailles. Cependant, chaque reconnaissance est un honneur, car elle montre que le travail accompli a été apprécié. J’ai eu la chance de recevoir des distinctions de la part de communautés anglophones et francophones, ce qui a beaucoup de valeur pour moi.

La passion derrière son engagement dans l’éducation et son rôle dans le renforcement des programmes francophones au Manitoba
AfricaPresse.com : Vous avez consacré près de 40 ans à l’enseignement et à la recherche à l’Université de Saint-Boniface. Qu’est-ce qui vous a poussé à vous engager dans l’éducation ?
Pr. Ibrahima Diallo : Ce qui m’a motivé, c’est avant tout la passion. J’ai toujours aimé enseigner à des jeunes qui sont désireux d’apprendre, que ce soit en microbiologie, anatomie, physiologie, zoologie, immunologie, etc. C’est une grande satisfaction de savoir que j’ai pu inspirer des générations d’étudiants et leur donner le goût des sciences, notamment dans une université francophone en situation minoritaire.
AfricaPresse.com : Vous avez joué un rôle clé dans la création de programmes comme le baccalauréat en administration des affaires et en service social. Quel impact ces programmes ont-ils eu sur la francophonie au Manitoba ?
Pr. Ibrahima Diallo : Lorsque j’ai été nommé doyen en 2000, le programme de Baccalauréat en administration des affaires existait déjà, mais nous avons renforcé l’offre en ajoutant de nouvelles concentrations et en recrutant davantage de personnel enseignant. L’un de mes accomplissements majeurs a été l’introduction du baccalauréat en service social, pour répondre à un besoin important de spécialistes francophones dans ce domaine. Grâce à la collaboration avec l’Université du Manitoba, nous avons pu créer un programme adapté aux besoins d’une communauté francophone en plein développement.
AfricaPresse.com : En tant que doyen, vous avez contribué à l’internationalisation de l’Université. Quels défis avez-vous rencontrés et comment les avez-vous surmontés ?
Pr. Ibrahima Diallo : Après 15 ans d’enseignement à la faculté des sciences, les gens me connaissaient bien. On ne m’a pas présenté comme le “premier doyen noir” de l’histoire de l’université, mais simplement comme “Ibrahima, le nouveau doyen”, ce qui était très bien ! Quant à l’internationalisation, cela ne s’est pas avéré être un gros défi. En tant que Sénégalais, je savais qu’il était important d’élargir le recrutement des étudiants et des enseignants. Nous avons mis en place une stratégie de recrutement dans plusieurs pays de la Francophonie, ce qui a enrichi notre université en termes de diversité culturelle et académique.
La vulgarisation scientifique et l’engagement pour la faune locale
AfricaPresse.com : Vous avez également œuvré pour la diffusion de connaissances sur la faune locale. Pouvez-vous nous en dire plus sur vos projets dans ce domaine ?
Pr. Ibrahima Diallo : La vulgarisation scientifique a toujours été une grande passion pour moi. J’ai contribué à des projets tels que la création d’un documentaire en français sur les couleuvres de Narcisse, une espèce unique du Manitoba. Ce projet a remporté un prix lors des Blizzard Awards en 1999 et a donné naissance à deux séries de documentaires intitulées Unique au monde I et II, qui explorent la faune de l’Ouest et du Grand Nord canadien.
L’évolution des francophones en situation minoritaire
AfricaPresse.com : Quelle a été l’importance de l’Amicale de la Francophonie Multiculturelle du Manitoba dans votre engagement envers les immigrants francophones ?
Pr. Ibrahima Diallo : Lorsque la population francophone du Manitoba a commencé à se diversifier avec l’arrivée d’immigrants de la Francophonie internationale, il est devenu essentiel de créer une organisation pour refléter cette diversité. L’Amicale de la Francophonie Multiculturelle du Manitoba est née de cette volonté. Elle a permis de rassembler les différentes communautés francophones et de faciliter leur intégration. Elle a aussi joué un rôle clé dans la création de l’Accueil Francophone, un programme qui a rencontré un grand succès et a inspiré d’autres provinces.
AfricaPresse.com : En tant qu’ancien président de la Société de la Francophonie manitobaine et vice-président de la FCFA, comment avez-vous vu évoluer la situation des francophones en situation minoritaire ?
Pr. Ibrahima Diallo : La situation des francophones a beaucoup évolué de manière positive. Aujourd’hui, la communauté francophone du Manitoba est fière, confiante et tournée vers l’avenir. Nous avons vu la création de nombreuses structures dans différents domaines, comme l’éducation, la santé, l’économie et la culture, qui ont renforcé la présence de la langue française dans la province.
AfricaPresse.com : En tant que membre de comités d’experts, quelles réformes estimez-vous nécessaires pour améliorer la place du français au Canada ?
Pr. Ibrahima Diallo : La réforme la plus importante est l’application effective de la Loi sur les langues officielles. Le Canada doit garantir l’égalité réelle entre le français et l’anglais, surtout dans les régions où le français est en situation minoritaire. Il est crucial de mettre en place des règlements qui permettront à la langue française de s’épanouir dans tous les secteurs de la société, y compris dans les entreprises privées.
AfricaPresse.com : Comment voyez-vous l’avenir de la francophonie manitobaine dans les 20 prochaines années ?
Pr. Ibrahima Diallo : Je suis très optimiste pour l’avenir de la francophonie manitobaine. Le français devient un élément de plus en plus respecté et valorisé au Canada. L’application de la loi sur les langues officielles, ainsi que l’éducation en français, joueront un rôle clé pour garantir l’épanouissement de la communauté francophone, tout en accueillant les nouveaux arrivants qui renforceront cette langue et cette culture.
AfricaPresse.com : Vous avez parlé de l’importance de l’éducation pour l’avenir de la francophonie. Quelles autres stratégies devraient être mises en place pour assurer un avenir solide à la francophonie au Manitoba ?
Pr. Ibrahima Diallo : Pour assurer un avenir solide à la francophonie, il est essentiel de continuer à investir dans l’éducation, dès la petite enfance. Il faut également renforcer les mesures d’attraction et de rétention des talents francophones, notamment en facilitant la reconnaissance des diplômes étrangers, en offrant des opportunités d’emploi et en développant des programmes pour soutenir les familles et les jeunes. Il est important aussi d’encourager l’inclusion et la diversité au sein de notre communauté. Les francophones du Manitoba doivent pouvoir s’épanouir dans un environnement où leurs compétences sont reconnues et où ils peuvent participer pleinement à la vie sociale et culturelle.
Il est également crucial de maintenir une coopération active avec les autres communautés et de bâtir des ponts avec elles. La collaboration entre différents groupes communautaires, tout en préservant la langue et la culture, est fondamentale pour créer une société forte et diversifiée. Cela permettra non seulement de renforcer la position de la francophonie, mais aussi d’assurer que les générations futures puissent continuer à faire vivre notre langue et nos traditions.
AfricaPresse.com : Vous avez permis à l’Université de Saint-Boniface de devenir un pilier éducatif pour les francophones. Quels conseils donneriez-vous aux jeunes qui souhaitent suivre votre exemple ?
Pr. Ibrahima Diallo : Mon travail est le résultat d’une collaboration collective. Je conseille aux jeunes de prendre leurs études très au sérieux, mais aussi de s’impliquer dans la vie communautaire, de participer au bénévolat, d’assumer des responsabilités et d’apprendre à respecter les autres. La vie elle-même est une école, et l’apprentissage ne s’arrête jamais.
AfricaPresse.com : Quelle serait votre vision pour les jeunes générations au sein de la francophonie au Manitoba et au Canada ?
Pr. Ibrahima Diallo : Pour les jeunes générations, je souhaite qu’elles grandissent dans une société où la langue française n’est pas seulement un héritage, mais aussi un atout et un symbole d’unité et de diversité. Je crois que les jeunes doivent être conscients de l’importance de préserver la langue, car l’avenir de la francophonie dépend d’eux. Ils doivent être prêts à s’engager et à jouer un rôle actif dans la société, en mettant en valeur la langue française dans tous les aspects de leur vie.
Les jeunes générations doivent aussi comprendre qu’être francophone, c’est être ouvert sur le monde. L’avenir de notre langue repose sur leur énergie, leur créativité et leur volonté de relever les défis du XXIe siècle. Pour cela, il est essentiel de leur offrir des opportunités éducatives de qualité, de les encourager à s’impliquer dans la communauté et de leur fournir les outils pour réussir dans un monde globalisé.
Je reste optimiste, car je suis convaincu que les jeunes de demain continueront à faire vivre la langue française et à promouvoir la diversité culturelle qui est une des forces du Canada.
Projets futurs après la retraite

AfricaPresse.com : En conclusion, maintenant que vous êtes à la retraite après 39 ans d’enseignement, comment envisagez-vous la suite de votre engagement pour la francophonie et vos projets futurs ?
Pr. Ibrahima Diallo : Bien que je sois retraité, je continue à m’impliquer à un rythme plus calme. Je reste vice-président du conseil d’administration de la FCFA et je participe à des projets comme celui de la transformation des déchets organiques en électricité en Afrique. Je prévois aussi de passer plus de temps avec ma famille, notamment avec mes six petits-enfants, tout en continuant à contribuer là où mes compétences sont sollicitées.
Propos recueillis par AfricaPresse.com