L’Union africaine (UA) entend opérer un virage significatif dans ses relations avec les trois pays de l’Alliance des États du Sahel (AES). Son nouvel émissaire pour le Sahel a annoncé à Ouagadougou une «nouvelle approche», visant à rompre avec les méthodes du passé et à privilégier l’implication directe du Burkina Faso, du Mali et du Niger dans les processus de dialogue.
Le Dr Mamadou Tangara, nouveau chef de la Mission de l’UA pour le Sahel (MISAHEL), a présenté cette feuille de route lors d’une audience avec le ministre burkinabè des Affaires étrangères, Karamoko Jean Marie Traoré, ce lundi 9 février. Le diplomate a insisté sur l’interdépendance des destinées et la nécessité d’une action commune face aux défis sécuritaires. Il s’est également félicité du travail de communication des ministres de l’AES pour porter la vision de leurs chefs d’État. Cette annonce constitue une reconnaissance implicite des tensions passées et une volonté affichée de réengagement.
Cette initiative s’inscrit dans un contexte de relations extrêmement dégradées entre l’organisation panafricaine et le bloc sahélien. Depuis les prises de pouvoir par des juntes militaires à Bamako, Ouagadougou et Niamey, l’UA a suspendu ces pays de ses instances et a, dans un premier temps, condamné fermement ces transitions. Les sanctions et le discours jugé moralisateur de l’institution ont été perçus par les régimes de l’AES comme une ingérence, alimentant un profond ressentiment et une défiance réciproque, dans un environnement sécuritaire déjà catastrophique.
La perspective immédiate est la recherche d’un terrain d’entente opérationnel. Si les mots de l’émissaire de l’UA sont conciliants, leur traduction en actes constitue le véritable enjeu. L’UA devra concilier ses principes sur l’ordre constitutionnel avec la réalité politique et sécuritaire du terrain. Pour les pays de l’AES, la normalisation des relations passe par une révision des positions de l’UA et la levée des sanctions. L’efficacité de cette «nouvelle approche» se mesurera à sa capacité à faciliter des solutions concrètes aux crises sécuritaire et humanitaire qui ravagent la région.
La réaction burkinabè a été sans ambages. Le ministre Traoré a saisi l’occasion pour dénoncer les «stéréotypes» et les sanctions de l’UA, qu’il juge contre-productives. Il a lié la création de la Confédération AES aux pressions subies et a exigé, comme préalable à toute normalisation, un «discours sincère et véridique» de l’institution, affranchi selon lui des influences extérieures. Cette position illustre le rapport de force qui subsiste et la demande claire des régimes sahéliens : une relation refondée sur le principe de souveraineté et une reconnaissance de leur légitimité.
Au-delà du dialogue politique, l’enjeu sous-jacent est la crédibilité même de l’Union africaine comme acteur de la stabilisation continentale. Son incapacité à enrayer la spirale de violence au Sahel et son isolement croissant face à l’AES, qui cherche des partenariats alternatifs (notamment avec la Russie), ont probablement conduit à ce réalignement stratégique. La mission de Mamadou Tangara, ancien ministre des Affaires étrangères de la Gambie, représente donc un test crucial pour l’UA : démontrer qu’elle peut encore jouer un rôle pertinent dans la résolution des crises les plus aiguës du continent, par la diplomatie et la coopération plutôt que par la confrontation.



