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Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani
Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani

Mauritanie : le président gracie deux députées abolitionnistes condamnées pour l’avoir critiqué

Youssef El Assal 11 Jul 2026 Mauritanie, Politique 637 Lectures

Le président mauritanien Mohamed Ould Cheikh Ghazouani a accordé, jeudi 9 juillet, une grâce présidentielle à deux députées abolitionnistes condamnées en mai dernier à quatre ans de prison ferme. Mariem Cheikh Dieng et Gamou Achour Salem, élues sous la bannière du parti Sawab et membres influentes du mouvement IRA, avaient été reconnues coupables d’atteinte aux symboles de l’État, de diffamation et d’incitation à la violence, pour avoir publiquement accusé le chef de l’État de discrimination raciale à l’encontre des Noirs et des descendants d’esclaves. Leur libération, aussi rapide qu’inattendue, soulève pourtant plus de questions qu’elle n’apporte de réponses sur la stratégie politique du pouvoir mauritanien.

Les faits remontent à mai dernier, lorsque les deux élues ont tenu des propos virulents sur les réseaux sociaux, dénonçant ce qu’elles qualifiaient de « racisme d’État » et de « mépris systémique » envers les communautés noires et les anciens esclaves. Leur procès, organisé sous haute sécurité à Nouakchott, a été entaché d’une irrégularité procédurale majeure : aucune demande de levée de leur immunité parlementaire n’a été engagée, ce qui constitue une entorse au droit coutumier mauritanien. Outre la peine privative de liberté, le tribunal a prononcé la privation de leurs droits civiques, la suppression de leurs contenus numériques, la confiscation de leurs téléphones et la fermeture définitive de leurs comptes en ligne. Une sentence lourde, qui visait autant à punir qu’à dissuader toute voix critique au sein de la classe politique.

Cette affaire s’inscrit dans un climat politique mauritanien où la question esclavagiste, bien que officiellement abolie en 1981 et criminalisée en 2007, reste un abcès de fixation social et identitaire. Le mouvement IRA, dont les deux députées sont issues, mène depuis plus d’une décennie un combat frontal contre les héritages de l’esclavage et les discriminations raciales, souvent au prix de répressions judiciaires et policières. Le pouvoir, dirigé par Ghazouani depuis 2019, alterne entre discours d’apaisement et fermeté régressive, cherchant à contenir les revendications sans ouvrir de véritable chantier structurel. La condamnation des deux élues, intervenue en plein mois de mai, avait déjà été perçue comme un signal fort adressé à l’opposition et à la société civile, dans un pays où les libertés publiques se rétrécissent progressivement.

La grâce présidentielle, bien que présentée comme un geste d’apaisement, ne change en rien la donne politique. Les deux députées, désormais privées de leurs droits civiques, perdent automatiquement leur mandat parlementaire, ce qui affaiblit durablement la représentation de l’opposition abolitionniste à l’Assemblée nationale. Le pouvoir semble ainsi jouer sur deux tableaux : offrir une concession symbolique à la communauté internationale et aux défenseurs des droits humains, tout en neutralisant politiquement deux figures gênantes. À court terme, cette décision ne désamorce pas les tensions, mais les déplace. Elle risque même de radicaliser une partie du mouvement abolitionniste, qui y voit une manœuvre de diversion plutôt qu’une réelle volonté de réforme.

Du côté de l’IRA, la réaction est sans équivoque. Youssouph Kamara, cadre du mouvement, qualifie la grâce de « farce présidentielle » et dénonce une « énième atteinte à la démocratie mauritanienne ». Il rappelle que cinq militants abolitionnistes sont toujours en détention, sans perspective de libération, et que la grâce accordée aux deux députées n’est qu’un leurre destiné à masquer la répression continue dont fait l’objet le mouvement. Cette lecture est partagée par plusieurs observateurs locaux, qui soulignent que la main tendue du président Ghazouani ne s’accompagne d’aucun geste concret, ni sur le plan judiciaire ni sur le plan législatif, en faveur des communautés haratines et noires marginalisées.

Au-delà du cas particulier, cette affaire révèle les limites du modèle politique mauritanien, tiraillé entre une rhétorique moderne et des pratiques autoritaires héritées d’un passé qu’il peine à dépasser. La grâce présidentielle, en l’état, ne résout rien : elle contourne la question de fond, à savoir la reconnaissance des discriminations structurelles et la réparation due aux victimes de l’esclavage. En choisissant la solution individuelle et discrétionnaire plutôt qu’une réforme institutionnelle, le pouvoir mauritanien évite soigneusement le débat de société qui fâche. Mais ce faisant, il alimente le sentiment d’injustice et prépare le terrain pour de prochaines confrontations, inévitables, entre un État en quête de stabilité et une société en quête de justice.

mauritanie 2026-07-11
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