Le Sénat nigérian a adopté le 24 juin 2026 une réforme majeure autorisant la création d’une police propre à chacun des 36 États de la fédération. Cette décision, sans précédent depuis l’instauration du corps unique national sous administration britannique, marque un tournant dans l’histoire sécuritaire du pays. Elle met fin à près d’un siècle de centralisation absolue, confiant aux gouvernorats locaux le pouvoir de recruter et de déployer leurs propres effectifs, en parallèle de la Police fédérale. Si l’objectif affiché est de rapprocher les forces de l’ordre des populations, la mesure soulève autant d’espoirs que d’interrogations sur sa mise en œuvre et ses possibles dérives.
Concrètement, chaque État pourra désormais constituer sa propre brigade, adaptée à ses réalités géographiques et criminelles. L’enjeu est colossal : avec moins de 400 000 policiers pour plus de 200 millions d’habitants, le ratio est l’un des plus faibles du continent. Dans les zones rurales du nord ou du delta du Niger, des communautés entières vivent à des dizaines de kilomètres du commissariat le plus proche, livrées aux groupes armés, aux enlèvements et aux razzias de bétail. La réforme vise à combler ce vide par une présence de proximité, avec des agents recrutés localement, censés mieux connaître les usages et les langues de leur région. Le texte prévoit que la police fédérale conserve la main sur les menaces transnationales et les crises majeures, mais qu’elle se retire progressivement des tâches quotidiennes de maintien de l’ordre au profit des nouvelles entités étatiques.
Cette réforme s’inscrit dans une longue tradition de débat sur le fédéralisme nigérian. Depuis l’indépendance en 1960, le pouvoir central s’est toujours méfié d’une police régionale, craignant qu’elle ne renforce les velléités séparatistes ou ne serve de milice aux gouverneurs. Les tentatives de création de forces locales ont systématiquement été rejetées, au nom de l’unité nationale et de la crainte d’une balkanisation. Pourtant, l’explosion des violences non conventionnelles – jihadisme au nord-est, conflits agropastoraux au centre, mouvements séparatistes dans le sud-est – a rendu le monopole d’Abuja obsolète. L’armée, débordée par des fronts multiples, n’est plus en mesure de suppléer les carences de la Police fédérale, elle-même entravée par des moyens vétustes et une corruption endémique. La réforme votée est donc moins une avancée idéologique qu’une nécessité pratique face à l’effondrement sécuritaire localisé.
Le texte ne deviendra toutefois effectif qu’après une nouvelle étape périlleuse : il doit être ratifié par les assemblées d’au moins 24 des 36 États fédérés. Ce processus, qui pourrait prendre plusieurs mois, ravive les tensions politiques traditionnelles entre le camp au pouvoir et les États d’opposition. Certains gouvernorats, déjà en proie à des difficultés budgétaires, pourraient rechigner à financer une nouvelle structure, tandis que d’autres y voient un levier d’autonomie inespéré. À terme, si la réforme aboutit, elle pourrait inspirer d’autres pays ouest-africains confrontés aux mêmes défis de déficit policier. Mais dans l’immédiat, elle pose la question brûlante du contrôle démocratique et de la formation de ces forces nouvelles, sans lesquelles la décentralisation risque d’aggraver les abus plutôt que d’apaiser les populations.
Les critiques ne manquent pas, au sein même de la société civile et de l’opposition parlementaire. Leur principal argument tient en une phrase : les gouverneurs nigérians ne sont pas tous des modèles de vertu. Dans un pays où plusieurs d’entre eux ont été épinglés pour détournement de fonds ou pour usage de groupes paramilitaires informels durant les élections, la crainte est grande que la police d’État devienne un outil de répression politique. Pour y répondre, le Sénat a inclus des garde-fous théoriques : un contrôle budgétaire strict, un code de déontologie national, et un droit d’ingérence de la police fédérale en cas de violations massives des droits humains. Mais ces mécanismes semblent fragiles face à la réalité du terrain, où l’impunité reste la règle et où les mécanismes de supervision indépendants font défaut.
Par ailleurs, des experts en sécurité rappellent que la création de trente-six polices supplémentaires ne résoudra pas la pénurie d’équipements ni le manque de formation professionnelle. Recruter plus de personnel sans investir dans des véhicules, des moyens de communication et des programmes de déontologie reviendrait à multiplier les postes sans efficacité opérationnelle. Certains États riches comme Lagos ou Rivers pourraient déployer des unités performantes, tandis que des États plus pauvres du nord-est peineront à rémunérer décemment leurs agents, créant ainsi de nouvelles inégalités sécuritaires. La réforme ouvre donc une boîte de Pandore : elle reconnaît l’échec du centralisme, mais elle transfère aux États des responsabilités qu’ils ne sont pas toujours en mesure d’assumer, sans régler la question épineuse du financement et de la coordination entre les différentes forces. La suite dépendra moins du vote de Lagos que de la volonté réelle des gouverneurs à jouer le jeu d’une police citoyenne.



