L’ancien président de la République démocratique du Congo, Joseph Kabila, est sorti de son silence médiatique. Dans un entretien accordé à La Libre Belgique ce lundi, il fustige la gestion de son successeur, Félix Tshisekedi, qu’il qualifie de « va-t-en-guerre ». Cette prise de parole, la première depuis sa condamnation à mort par contumace en octobre dernier, intervient alors que le pays s’enfonce dans une crise sécuritaire et diplomatique sans précédent à l’est.
Joseph Kabila ne s’est pas contenté d’une critique de principe. Il a balayé les processus de paix en cours, dénonçant des négociations menées à Doha et Washington comme autant de « faux-semblants » qui n’impliquent pas les véritables acteurs du conflit. Selon lui, Félix Tshisekedi, par son attitude belliqueuse, ferme la voie au dialogue, seule issue possible pour éviter ce qu’il appelle la « soudanisation » du pays. L’entretien aborde également des sujets sensibles, comme la frappe de drone du 11 mars qui a coûté la vie à une humanitaire française. Sans accuser directement, Kabila rappelle qu’il a « toujours été dans le viseur de Kinshasa », une allusion à peine voilée aux risques qui pèsent sur sa sécurité.
La date de publication de cette interview n’est pas un hasard. Elle intervient le 23 mars, anniversaire de la signature de l’accord de paix de 2009 entre Kinshasa et le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP). La rupture de cet engagement par le pouvoir congolais avait donné naissance au M23, la rébelline qui tient aujourd’hui une partie du Nord-Kivu. En choisissant cette date, l’ancien président rappelle que les accords bafoués par le passé sont précisément ceux qui produisent aujourd’hui la violence. Il se pose ainsi en garant d’une mémoire politique que l’actuel pouvoir serait en train de piétiner.
En renouant avec la presse, Joseph Kabila cherche-t-il à peser sur le rapport de force ? L’homme qui dirigea le pays de 2001 à 2019 semble vouloir occuper à nouveau le terrain politique, non comme candidat, mais comme contre-pouvoir moral. Face à un Tshisekedi affaibli par l’avancée du M23 et les tensions avec ses alliés, cette offensive médiatique vise à redessiner les lignes d’une opposition longtemps muselée. Elle pourrait aussi servir de prélude à une médiation régionale, où Kabila, fort de ses réseaux, chercherait à s’imposer comme l’interlocuteur incontournable d’une sortie de crise.
Ce discours sur le dialogue ne trompe pourtant personne sur la nature du conflit qui oppose les deux hommes. Depuis l’accession au pouvoir de Tshisekedi en 2019, la rupture s’est consommée autour de la gestion de la coalition Front commun pour le Congo (FCC), dominée par les partisans de Kabila. La dissolution de cette alliance en 2020 a ouvert une phase de confrontation judiciaire et politique. La condamnation à mort de l’ex-président pour « haute trahison » par un tribunal militaire, en octobre 2024, a transformé cette rivalité en un duel existentiel. Dans ce contexte, l’interview de Kabila ne relève pas du simple commentaire d’un ancien chef d’État retiré, mais d’un acte politique majeur, susceptible d’accentuer les tensions dans un pays déjà fragilisé.
L’accusation de « va-t-en-guerre » portée contre Tshisekedi dépasse le simple registre de l’insulte politique. Elle vise à délégitimer un président qui a fait de la reconquête de l’est une priorité militaire. En critiquant les processus de Doha et Washington, Kabila met le doigt sur une réalité : la diplomatie parallèle menée par Kinshasa avec des puissances étrangères, souvent sans coordination avec les acteurs régionaux. Pour l’ancien président, seule une médiation interne, incluant les Congolais dans leur diversité, peut sortir le pays de l’impasse. Un message qui résonne comme un rappel à l’ordre adressé à la communauté internationale, souvent accusée de court-circuiter les solutions locales au profit de ses propres intérêts stratégiques.



