L’échiquier géopolitique mondial compte un nouveau venu. Un quart de siècle après l’émergence des BRICS, un groupe informel de six pays, baptisé les CUBITA, fait son apparition dans le débat stratégique. Selon le Club Déméter, un think tank français spécialisé dans les enjeux agroalimentaires, ces nations sont appelées à jouer un rôle déterminant dans la sécurité alimentaire mondiale. Leur poids combiné en matière de production, de ressources naturelles et de contrôle des flux commerciaux pourrait bien, à terme, redessiner les rapports de force économiques.
Derrière cet acronyme se cachent la République démocratique du Congo (RDC), l’Ukraine, le Brésil, l’Indonésie, la Turquie et l’Australie. Ensemble, ces six États représentent 15 % des terres émergées et 10 % de la population mondiale. Mais c’est sur le front agricole que leur influence est la plus frappante : ils concentrent à eux seuls près d’un tiers des exportations agricoles de la planète. Dans le secteur stratégique des céréales, leur contribution au commerce mondial pour la campagne 2024-2025 est estimée à 25 % par la FAO. Quatre d’entre eux (RDC, Brésil, Indonésie et Australie) abritent également 20 % des superficies forestières mondiales, un atout écologique et économique de premier plan.
L’idée de ce rapprochement ne repose pas sur une alliance formelle ou une identité politique, mais sur une convergence de “masses stratégiques”. Comme le soulignent les experts du Club Déméter, ces pays sont reliés par un faisceau de critères : un immense potentiel foncier, une position de carrefour logistique ou conflictuel, et une capacité de production excédentaire qui les place au cœur des grandes dépendances alimentaires. Le Brésil, l’Ukraine et l’Australie figurent parmi les principaux greniers à blé, maïs et soja du monde. L’Indonésie est incontournable sur le marché de l’huile de palme, tandis que la Turquie joue un rôle clé dans les chaînes de transformation et de transit.
Dans ce groupe, la RDC fait figure de “géant endormi”. Avec ses 80 millions d’hectares de terres arables, le pays ne cultive actuellement que 10 % de son potentiel. C’est pourtant là que se joue une partie de l’avenir du continent et du monde. Dans un contexte de multiplication des chocs climatiques et sécuritaires, la maîtrise de la production alimentaire devient un levier de puissance majeur. Sébastien Abis, directeur du Club Déméter, résume l’enjeu en ces termes : « S’ils dérapent, ils seront des multiplicateurs de risques ou d’instabilités. S’ils tiennent, politiquement et climatiquement, ils deviendront des amortisseurs planétaires. »
Il convient toutefois de ne pas céder à l’illusion d’un bloc monolithique. Les CUBITA ne disposent d’aucune institution commune, ni d’une coordination diplomatique. Leurs trajectoires politiques et économiques restent profondément divergentes. L’Ukraine est en guerre, la Turquie joue sur tous les fronts diplomatiques, tandis que l’Australie est un allié historique de l’Occident. Leur “cohérence” est davantage le fruit d’une lecture géoéconomique que d’une volonté politique partagée.
Reste que, pour les observateurs, l’influence de ces six pays ne fera que croître. La demande alimentaire mondiale augmente, la productivité agricole est fragilisée par le dérèglement climatique et les routes commerciales sont de plus en plus disputées. Que les CUBITA deviennent un jour une alliance formelle ou non, les réalités agricoles qu’ils incarnent – terres, eau, capacités d’exportation – s’imposeront durablement à tous les acteurs de la scène internationale, des grands importateurs asiatiques aux puissances européennes en quête de diversification de leurs approvisionnements.



