La Cour du Québec a condamné mardi Aboubacar Sidiki Diallo, un Ivoirien de 29 ans, à 38 mois d’emprisonnement pour avoir orchestré depuis Trois-Rivières une vaste campagne d’arnaques amoureuses ayant causé un préjudice financier estimé à près de 385 000 dollars canadiens. Arrêté en octobre dernier par la police locale, l’étudiant étranger a plaidé coupable à plusieurs chefs d’accusation, notamment fraude, trafic d’argent et recel de biens de grande valeur, dans une affaire que le juge James Rondeau a qualifiée de “crime répugnant”.
L’enquête, menée conjointement par la police de Trois-Rivières et l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC), a permis d’identifier pas moins de 71 victimes, bien que seulement neuf d’entre elles aient accepté de porter plainte. Parmi elles, un retraité québécois a été dépouillé de plus de 280 000 dollars, soit la quasi-totalité de son épargne-retraite, après avoir cru entretenir une relation amoureuse avec une certaine “Philine”. Ce pseudonyme virtuel, soigneusement entretenu par Diallo et ses complices via l’application Messenger et des appels téléphoniques réguliers, a permis d’exploiter la solitude affective d’hommes vulnérables en quête de reconnaissance.
Diallo n’agit pas en solitaire. Selon les éléments révélés par l’émission Enquête et les services frontaliers canadiens, il est un rouage important du “crime organisé africain” (COAF), une appellation utilisée par les autorités pour désigner des réseaux criminels originaires d’Afrique de l’Ouest, principalement de Côte d’Ivoire, du Bénin et du Nigeria. Ces groupes ont considérablement étendu leurs activités au Québec ces dernières années, utilisant le statut d’étudiant étranger comme cheval de Troie pour s’installer sur le territoire. Diallo était d’ailleurs inscrit à l’Université de Trois-Rivières, ce qui lui a permis d’obtenir un permis d’études et de s’implanter durablement dans la région.
La sentence rendue ne marque pas la fin de l’affaire pour le fraudeur. Déclaré interdit de territoire pour appartenance à la criminalité organisée par la Commission de l’immigration et du statut de réfugié dès août dernier, Diallo sera automatiquement expulsé vers la Côte d’Ivoire à l’issue de sa peine. Mais au-delà de ce cas individuel, les autorités canadines mettent en lumière l’ampleur d’un phénomène tentaculaire. Le réseau de Diallo serait impliqué dans le blanchiment d’argent, la production de faux documents et un lucratif trafic de voitures volées, exportées vers l’Afrique de l’Ouest via le port de Montréal. L’ASFC estime qu’au moins 200 membres de cette mouvance criminelle opèrent actuellement au Québec.
Le mode opératoire de ces “brouteurs” – surnom donné en Afrique de l’Ouest à ces cyberfraudeurs – atteint un niveau de sophistication inquiétant. Pour gagner la confiance de leurs proies, les réseaux n’hésitent pas à envoyer des cadeaux (fleurs, peluches, chocolats) et à multiplier les interactions vocales pour crédibiliser la relation. Le procureur Julien Beauchamp-Laliberté insiste sur les dégâts collatéraux de ces pratiques : “Ils s’attaquent à l’intimité des victimes pour leur soutirer des centaines de milliers de dollars. Ce ne sont pas que des pertes économiques, ils détruisent la confiance des victimes en elles-mêmes.”
L’ampleur réelle du phénomène reste difficile à mesurer. L’an dernier, les pertes déclarées par les victimes canadiennes dans des arnaques amoureuses avoisinaient les 60 millions de dollars. Mais selon les experts, moins de 10 % des victimes signalent ces fraudes, par honte ou par crainte du jugement. Une zone d’ombre qui profite aux criminels, d’autant que ces derniers intègrent désormais l’intelligence artificielle à leurs techniques de manipulation. Le témoignage bouleversant du retraité de Trois-Rivières, autorisé par la justice malgré une ordonnance de non-publication, visait justement à briser ce silence et à alerter sur les dangers d’une délinquance qui prospère sur la détresse affective.



