Le président tunisien Kaïs Saïed a clairement posé un nouveau paradigme : l’éducation n’est plus une simple politique sociale, mais un pilier central de la sécurité nationale. Lors d’une récente réunion au palais de Carthage avec plusieurs ministres, dont Nouredine Nouri et Mondher Belaid, il a subordonné la stabilité du pays à la refonte d’un système éducatif capable de garantir l’égalité des chances et de développer la pensée critique chez les jeunes.
Cette vision ne relève pas de la seule déclaration d’intention. Saïed insiste sur un encadrement rigoureux des examens nationaux et sur la crédibilité retrouvée de l’institution scolaire. Pour lui, l’égalité des chances doit cesser d’être un slogan politique pour devenir une réalité territoriale concrète, de Tunis à les régions intérieures les plus défavorisées. L’ignorance, avertit il, ne se réduit pas à l’analphabétisme : elle inclut l’absence de pensée libre et toutes les formes d’aliénation intellectuelle qui fragilisent la société de l’intérieur.
Cette offensive éducative s’inscrit dans un environnement régional lourd de défis économiques et sociaux, où la Tunisie peine à sortir d’une crise pluriannuelle. Historiquement perçue comme un carrefour intellectuel dans le monde arabo méditerranéen, la Tunisie voit son modèle social menacé par la précarité et la fuite des cerveaux. En rappelant le rôle de l’université et de l’école comme instruments de cohésion nationale, Saïed cherche à renouer avec une tradition d’État éducateur, tout en répondant à une urgence sécuritaire : une jeunesse sans repères ni perspectives est un terrain fertile pour les radicalismes.
Le levier principal de cette ambition est le Conseil supérieur de l’éducation, une institution prévue par la Constitution mais dont l’installation tarde à se concrétiser. Saïed a promis d’accélérer les travaux préparatoires pour lancer une réforme globale des méthodes d’enseignement, de la formation des enseignants à l’adaptation des compétences aux mutations technologiques. L’objectif affiché est clair : moderniser sans attendre, pour que l’école tunisienne cesse de reproduire les inégalités et devienne un ascenseur social crédible.
Reste que la rhétorique présidentielle se heurte à des réalités budgétaires têtues. Les syndicats d’enseignants, régulièrement en conflit avec le pouvoir, dénoncent des salaires stagnants et des infrastructures dégradées. Par ailleurs, l’autoritarisme croissant du chef de l’État, accusé par ses détracteurs de verrouiller la vie politique, jette une ombre sur sa promesse de « pensée critique » : peut on véritablement enseigner la liberté de penser dans un contexte de restriction des libertés publiques ? Les prochains mois diront si cette réforme est une rupture ou un habillage sécuritaire d’une vision centralisée de l’éducation.



