Le Togo a lancé une mise en garde solennelle contre les dangers d’une déstabilisation de l’Alliance des États du Sahel (AES), estimant qu’une fragilisation de ce bloc aurait des conséquences bien au-delà de ses frontières. Par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Robert Dussey, Lomé réaffirme que la paix en Afrique de l’Ouest ne saurait être divisible. Dans un contexte de recomposition politique où les relations entre la Cédéao et les pays de l’AES restent tendues, cette prise de position rappelle que l’architecture sécuritaire régionale ne peut ignorer les réalités du terrain.
Mercredi, Robert Dussey a clairement exposé la position togolaise sur les réseaux sociaux, en insistant sur l’interdépendance des équilibres sécuritaires ouest-africains. Selon lui, toute fragilisation de l’AES, qui regroupe le Mali, le Burkina Faso et le Niger, ne saurait rester circonscrite à ces seuls territoires. Cette déclaration intervient à un moment où plusieurs initiatives diplomatiques tentent de maintenir des canaux de dialogue malgré le retrait des trois pays sahéliens de la Cédéao, officialisé en janvier 2025. Lomé, souvent perçu comme un médiateur discret dans les crises sous-régionales, choisit ici de rappeler avec fermeté que la stabilité ne se négocie pas par compartiments.
Depuis le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la Cédéao, l’espace ouest-africain vit une recomposition inédite. Si la rupture est consommée sur le plan politique, des mécanismes de coopération technique subsistent, notamment au sein d’institutions comme le GIABA, spécialisé dans la lutte contre le blanchiment d’argent, ou la Banque d’investissement et de développement de la Cédéao (BIDC). Ces trois États y conservent un statut de « pays non régionaux », signe que des liens pratiques perdurent. C’est dans cette zone grise, entre rupture affichée et nécessité de maintenir des synergies opérationnelles, que s’inscrit l’alerte togolaise.
La multiplication des rencontres diplomatiques en mars confirme que le sujet sahélien reste une priorité pour les institutions régionales et continentales. Après un passage à Abuja, le représentant spécial de l’Union africaine pour le Mali et le Sahel, Mamadou Tangara, a été reçu à Freetown par le président sierra-léonais Julius Maada Bio, également président en exercice de la Cédéao. L’objectif affiché est de maintenir un dialogue constructif sur les questions de sécurité, malgré la recomposition politique. Ces échanges laissent entrevoir une volonté de ne pas laisser se creuser un vide stratégique dans une région où les groupes armés exploitent toute faille de coordination. Mais la question reste entière : peut-on durablement séparer la coopération sécuritaire de la gouvernance politique ?
L’appel de Lomé résonne d’autant plus fort que le Togo a souvent joué un rôle de facilitateur discret dans les crises sous-régionales. En choisissant de rendre publique cette mise en garde, Robert Dussey semble vouloir pousser ses partenaires à dépasser les clivages institutionnels pour se concentrer sur l’essentiel : l’efficacité de la lutte contre l’insécurité. Derrière cette déclaration, c’est aussi une crainte qui s’exprime : celle de voir l’AES, faute de soutien et de coordination avec ses voisins, s’enfoncer dans une fragilité qui deviendrait rapidement contagieuse.
Les démarches entreprises fin janvier à Bamako par Mamadou Tangara, puis en mars à Abuja et Freetown, montrent que l’Union africaine tente de maintenir des passerelles. Pourtant, la dynamique actuelle semble marquée par une double tension : d’un côté, une méfiance croissante des autorités sahéliennes envers la Cédéao, accusée de servir des intérêts extrarégionaux ; de l’autre, une prise de conscience collective que les défis sécuritaires ne connaissent pas les frontières politiques. Lomé, par sa position géographique et sa tradition diplomatique, rappelle que dans le Sahel, la stabilité est un bien commun que l’on ne saurait morceler sans risque majeur.



