Le Parlement burkinabè a adopté mardi à l’unanimité une loi créant un cadre juridique pour la réserve militaire, avec un objectif chiffré sans précédent : 100 000 réservistes mobilisables avant la fin de l’année 2026. Le texte, porté par le ministre d’État chargé de la Défense, le général de division Célestin Simporé, a recueilli les voix des 57 députés présents. Il donne naissance à une force complémentaire destinée à épauler l’armée régulière, les Volontaires pour la Défense de la patrie (VDP) et les forces de police dans un pays en guerre contre les groupes armés terroristes.
La loi distingue deux niveaux d’engagement. La réserve dite de premier ordre concerne les anciens militaires, ex-policiers et anciens VDP. Leur expérience leur permet une mobilisation immédiate. La réserve de second ordre s’adresse aux citoyens volontaires ainsi qu’aux anciens appelés du Service national patriotique. Ceux ci devront suivre une formation militaire et civique avant d’être déployés. Le général Simporé a précisé devant la Commission des affaires étrangères, de la défense et de la sécurité que l’engagement reste volontaire et ne constitue pas un emploi professionnel. Les femmes réservistes ne seront pas mobilisées durant leur grossesse, mesure justifiée par la protection de la mère et de l’enfant.
Cette réforme répond à un vide juridique ancien. Depuis 2015, le Burkina Faso n’a jamais cessé d’être frappé par des attaques jihadistes venues du Mali et du Niger voisins. Malgré les recrutements massifs de VDP et les efforts de l’armée régulière, les pertes territoriales et humaines se sont accumulées. La chute de plusieurs villes sous blocus, les déplacements de près de deux millions de personnes et l’épuisement des forces conventionnelles ont conduit les autorités de transition à envisager une solution structurelle. La loi sur la réserve militaire s’inscrit dans une logique de guerre longue, où la frontière entre civil formé et soldat devient poreuse.
L’objectif affiché de 100 000 réservistes d’ici la fin 2026 pose des défis logistiques et opérationnels majeurs. Ni les infrastructures d’entraînement, ni le nombre d’instructeurs disponibles ne permettent aujourd’hui une montée en puissance aussi rapide sans risques. Les autorités misent sur une complémentarité entre anciens militaires et volontaires civils, mais la cohésion d’une force aussi hétérogène reste à prouver. En cas de succès, le Burkina disposerait de l’une des plus larges réserves militaires d’Afrique de l’Ouest, hors Nigeria. En cas d’échec, le dispositif risquerait de créer des attentes insatisfaites et de fragiliser le moral des troupes déjà engagées.
La loi insiste sur un objectif politique autant que militaire : renforcer le lien entre l’armée et la population. Dans un pays où la défiance envers les forces de sécurité a parfois nourri des ralliements aux groupes armés, la réserve militaire officielle vise à institutionnaliser la participation citoyenne à la guerre. Ce modèle, déjà testé sous d’autres formes au Niger ou au Tchad, suppose une adhésion populaire massive. Mais les risques de débordements, de supplétifs mal contrôlés ou de milices locales échappant à la hiérarchie militaire sont réels. Le volontariat, certes proclamé, pourrait se heurter aux pressions sociales dans les zones rurales les plus exposées.
Pour le ministre Simporé, cette réforme relève aussi d’une reconquête de souveraineté sécuritaire. Le Burkina Faso, après la rupture avec la France et le rapprochement avec la Russie, cherche à démontrer qu’il peut assumer seul la défense de son territoire. La réserve militaire de 100 000 hommes constitue un signal de puissance et d’autonomie. Mais cette souveraineté affichée ne devra pas masquer les besoins persistants en équipements, en renseignement et en coordination régionale. Le pari est lourd : transformer une société meurtrie en une nation en armes, sans que la guerre ne dévore le reste du pacte social.



