La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) a choisi un homme d’expérience pour tenter de sortir de l’impasse créée par le départ du Mali, du Niger et du Burkina Faso. Lansana Kouyaté, ancien Premier ministre guinéen, a été officiellement investi négociateur en chef de l’organisation régionale le 25 mars. Une nomination qui intervient alors que les trois pays dirigés par des juntes militaires, regroupés au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), ont officiellement claqué la porte de l’institution ouest-africaine en 2025, après plusieurs années de tensions post putschs.
Dans ses nouvelles fonctions, Lansana Kouyaté se voit confier un mandat à double face, à la fois diplomatique et technique. La première mission consiste à maintenir ouverte la porte d’un éventuel retour des trois États au sein de la Cédéao, en cas de revirement de leur part. La seconde, plus réaliste au regard de la situation actuelle, vise à organiser une séparation à l’amiable. L’ancien chef du gouvernement guinéen devra donc gérer des dossiers aussi sensibles que le statut des fonctionnaires de l’organisation originaires de ces pays, le transfert des institutions régionales situées sur leur sol, ou encore les conditions d’une éventuelle continuité économique entre les deux blocs.
Cette nomination intervient dans un contexte de recomposition géopolitique majeure en Afrique de l’Ouest. Le départ du Mali, du Niger et du Burkina Faso, trois pays confrontés à une intense crise sécuritaire, avait porté un coup sans précédent à l’unité régionale, consacrant une rupture consommée entre une Cédéao accusée de servir les intérêts des ex-puissances coloniales et des juntes affirmant leur souveraineté. L’organisation, qui a longtemps hésité entre sanctions et fermeté, tente aujourd’hui de limiter la casse. Lansana Kouyaté, respecté pour son parcours diplomatique et son expérience des institutions internationales, incarne ce choix de la négociation pragmatique face à une implosion qui menace la stabilité et l’intégration économique de toute la région.
Les prochains mois s’annoncent déterminants, avec une fenêtre de trois mois ouverte pour les premières discussions. L’enjeu principal sera de trouver un équilibre entre la volonté de la Cédéao de maintenir une forme de cohésion et les exigences de souveraineté affichées par les autorités de l’AES. Parmi les sujets les plus épineux figurent la relocalisation des institutions comme l’Organisation ouest-africaine de la santé, qui doit quitter Bobo-Dioulasso pour Abidjan, ou encore le Centre de gestion des ressources en eau, appelé à s’installer en Guinée. Ces transferts, au-delà de leur aspect logistique, constituent des symboles politiques forts qui détermineront la nature de la future relation entre les deux entités.
Lansana Kouyaté semble d’ailleurs conscient que la rupture ne doit pas être brutale. Il entend prêter une oreille attentive aux demandes de dérogations formulées par Bamako, Niamey et Ouagadougou, notamment sur la libre circulation des biens et des personnes, le maintien des financements de la Banque d’investissement et de développement, ou encore la coopération sécuritaire. Cette approche révèle la complexité du dossier : même en dehors du cadre institutionnel, les interdépendances économiques et humaines entre les deux espaces restent trop fortes pour envisager un divorce sec.
L’homme, qui connaît bien les rouages de l’organisation, devra naviguer entre les exigences politiques des capitales ouest africaines, qui réclament des sanctions pour ne pas créer de précédent, et la réalité du terrain. Si le scénario d’un retour immédiat des trois pays semble peu probable, c’est bien la qualité de la séparation qui se joue désormais. Et avec elle, la capacité de l’Afrique de l’Ouest à inventer un nouveau mode de coopération régionale, où l’affirmation des souverainetés ne rime pas nécessairement avec l’effondrement des solidarités acquises en plusieurs décennies.



