Dès l’ouverture de la conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), jeudi 26 mars à Yaoundé, les États-Unis ont lancé une offensive frontale contre l’institution. Par la voix de son représentant au commerce, Jamieson Greer, Washington a dénoncé une organisation « incapable de traiter certains problèmes systémiques », tandis que la Chine prenait le contre-pied en appelant à « s’opposer aux actes d’unilatéralisme et de protectionnisme ». Ce duel rhétorique a d’emblée cristallisé les tensions qui traversent l’institution, réunie pour la première fois sur le continent africain.
Jamieson Greer n’y est pas allé de main morte. Présent à Yaoundé pour porter la voix de l’administration Trump, il a reproché à l’OMC d’avoir « cautionné et contribué à des déséquilibres graves et persistants ». Sa cible principale : le mode de décision par consensus entre les 166 États membres, qu’il juge paralysant. Selon lui, sans une réforme en profondeur, l’organisation restera incapable de répondre aux réalités du commerce mondial. De l’autre côté de l’hémicycle, le ministre chinois du Commerce, Wang Wentao, a opposé une fin de non-recevoir, appelant à « garder le cap » et à défendre coûte que coûte l’architecture multilatérale héritée de l’après-guerre.
Cette confrontation à Yaoundé s’inscrit dans un contexte de défiance prolongée à l’égard de l’OMC, fragilisée depuis plusieurs années par l’échec de ses cycles de négociations et l’inefficacité de son organe de règlement des différends, mis en échec par le veto américain sur la nomination de ses juges. L’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche a encore accentué cette défiance, Washington privilégiant désormais ouvertement des accords bilatéraux et des mesures protectionnistes. À cela s’ajoutent les perturbations géopolitiques récentes : la guerre au Moyen-Orient menace directement les routes maritimes stratégiques, tandis que la montée du protectionnisme dans plusieurs capitales réduit les marges de manœuvre de l’organisation.
L’enjeu des quatre jours de discussions à Yaoundé est donc de savoir si les membres parviendront à sortir de l’ornière. Les Européens, par la voix d’une déclaration adoptée en marge de la conférence, se disent attachés à un système « ouvert, équitable et fondé sur des règles », mais préviennent que l’OMC « risque de perdre de son influence » si elle ne se modernise pas. La réforme du processus décisionnel, évoquée par Washington, divise profondément : pour ses partisans, elle est la condition de la survie de l’institution ; pour ses détracteurs, elle ouvrirait la voie à une domination des plus puissants. Les jours à venir diront si un compromis technique est encore possible, ou si l’OMC s’enfonce un peu plus dans l’impuissance.
L’organisation de cette conférence ministérielle au Cameroun n’a rien d’anodin. C’est la première fois que l’OMC tient un tel rendez-vous sur le sol africain, un choix interprété comme une tentative de redonner de la visibilité au continent, souvent marginalisé dans les grandes négociations commerciales. Le ministre camerounais du Commerce, Luc Magloire Mbarga Atangana, a d’ailleurs insisté sur la nécessité de « restaurer la confiance dans le système commercial multilatéral », une formule qui en dit long sur les attentes des pays africains face à un système dont ils subissent plus souvent les règles qu’ils ne les écrivent.
Pourtant, au-delà des déclarations solennelles, les observateurs rappellent que l’OMC traverse une crise existentielle. Privée d’un mécanisme de règlement des différends fonctionnel depuis plusieurs années, et incapable d’adopter de nouveaux accords majeurs, elle est régulièrement contournée par les grandes puissances. La directrice générale, Ngozi Okonjo‑Iweala, a elle-même résumé le défi à l’ouverture de la conférence : « Le commerce mondial connaît ses pires perturbations depuis 80 ans. » À Yaoundé, la question n’est plus seulement de savoir si l’organisation peut se réformer, mais si ses membres ont encore la volonté politique de la sauver.



