D’ici 2034, les échanges commerciaux entre l’Afrique et l’Europe pourraient atteindre 1 000 milliards de dollars américains, contre 545 milliards en 2024, à condition de sortir d’une logique bilatérale classique pour adopter une stratégie de co production. Telle est la conclusion d’un rapport publié début mai 2026 par le Boston Consulting Group (BCG), qui voit dans l’intégration de quinze chaînes de valeur prioritaires un levier pour faire face à un monde multipolaire de plus en plus concurrentiel.
Le cabinet de conseil ne se contente pas d’un vœu pieux. Il quantifie : une ambition de croissance annuelle moyenne de 6 % des échanges de biens et services sur le corridor Europe Afrique générerait entre 220 et 280 milliards de dollars supplémentaires par rapport aux tendances historiques. Pour y parvenir, le rapport identifie trois grands domaines à fort potentiel : les chaînes de valeur fondées sur les ressources naturelles (matériaux pour batteries, produits agricoles transformés), l’industrie légère (textile, automobile) et les services commercialisables (numérique, tourisme, industries créatives). Quinze clusters prioritaires sont détaillés, allant des engrais verts au Maroc et en Tunisie jusqu’aux minéraux stratégiques en RDC et en Afrique du Sud, en passant par les composants automobiles en Égypte.
Ce plaidoyer arrive à point nommé, mais il ne masque pas un retard structurel. Entre 2014 et 2024, les échanges de marchandises entre les deux régions n’ont progressé que de 25 %, quand le commerce mondial augmentait d’environ 30 %. Pis : les investissements directs étrangers européens en Afrique n’ont crû que de 30 % sur la même période, pendant que le stock mondial d’IDE doublait. Ce retard s’explique par des lacunes persistantes en Afrique (compétences, capitaux, infrastructures) et par un vieillissement démographique en Europe. Pourtant, les complémentarités sont évidentes : l’Union européenne représente toujours un tiers des exportations africaines, et près de neuf millions de migrants africains vivent sur le vieux continent, soutenant des flux financiers annuels de 20 à 25 milliards de dollars.
L’horizon 2034 n’est pas une promesse, mais un test de volonté politique. Le BCG est clair : sans intervention ciblée sur la facilitation des échanges, les infrastructures et les compétences, la croissance restera limitée à 145 185 milliards de dollars supplémentaires, soit un rythme annuel de 2,2 %. L’enjeu dépasse le simple commerce. Il s’agit pour l’Europe de réduire sa dépendance à la Chine (déficit de 374 milliards de dollars en 2024 sur les produits finis) et aux géants numériques américains, tandis que l’Afrique cherche à sortir de l’extraction brute pour monter en gamme dans les chaînes de valeur mondiales. La fenêtre est étroite : si les deux continents n’agissent pas ensemble rapidement, d’autres puissances, plus offensives, occuperont ces créneaux.
Sur le terrain, certains clusters montrent déjà des signes de dynamique. La Guinée, avec ses gisements de bauxite, pourrait devenir un acteur du « fer vert » et de l’alumine à faible empreinte carbone, à condition que l’Europe transfère des technologies de transformation. De même, le corridor ouest africain Côte d’Ivoire Ghana Togo Bénin Nigeria concentre un potentiel important dans les produits agroalimentaires semi transformés et le textile, mais reste handicapé par des infrastructures transfrontalières défaillantes. Les services numériques, eux, émergent dans plusieurs hubs africains, mais peinent encore à s’intégrer aux écosystèmes européens faute de cadres réglementaires communs. Le rapport ne cache rien de ces fragilités, et c’est là sa force : il ne vend pas du rêve, il aligne des conditions. Reste à savoir si les capitales, à Bruxelles comme à Addis Abeba, accepteront de bousculer leurs bureaucraties pour les remplir.



