Le capitaine Ibrahim Traoré, président du Burkina Faso, affirme que les tentatives de déstabilisation attribuées à son prédécesseur Paul‑Henri Sandaogo Damiba impliquent “de nombreux pays” que Ouagadougou considérait jusqu’ici comme des partenaires. Une déclaration lourde de conséquences, qui transforme une affaire nationale en dossier diplomatique sensible.
Lors d’une interview diffusée le 27 mars sur la télévision nationale, à l’occasion du premier anniversaire de la Révolution Progressiste Populaire, Traoré a affirmé que Damiba, ex-président de janvier à septembre 2022, aurait préconisé une multiplication des attaques pour disperser les unités militaires et les empêcher de défendre la capitale. Des preuves, dit‑il, ont été transmises au Togo, où Damiba s’était réfugié. Extradé le 17 janvier, ce dernier est poursuivi pour détournement de fonds publics, enrichissement illicite, corruption, incitation à des crimes et blanchiment de capitaux.
Cette affaire s’inscrit dans la violence chronique que traverse le Burkina depuis 2015. Les groupes armés liés à Al‑Qaïda et à l’État islamique contrôlent de larges zones, provoquant des milliers de morts et plus de deux millions de déplacés. Les coups d’État successifs de janvier et septembre 2022 ont traduit l’échec de la lutte sécuritaire et la défiance croissante des militaires envers la classe politique. Damiba, renversé par Traoré après seulement huit mois de pouvoir, symbolise cette instabilité.
Les accusations de Traoré risquent de compliquer les relations diplomatiques du Burkina avec plusieurs pays africains, notamment ceux perçus comme ayant toléré ou soutenu Damiba après sa chute. Si Ouagadougou rend publiques des preuves concrètes, des réactions officielles seront inévitables. À l’interne, ce dossier sert aussi la légitimation du capitaine Traoré, qui cherche à consolider son autorité face à une armée fragmentée et à une population lassée par l’insécurité. Le procès de Damiba pourrait devenir un test pour la crédibilité de la justice burkinabè.
Malgré la gravité des accusations, Traoré a tenu à modérer son ton personnel. “Je ne cherchais pas à m’en prendre à qui que ce soit, que ce soit Damiba ou le président Roch”, a‑t‑il déclaré, en référence à Roch Kaboré, également renversé en janvier 2022. Une mise en distance rhétorique qui ne l’empêche pas d’affirmer que “cela ne les exonère pas d’éventuelles responsabilités”. Cette double posture révèle une stratégie : éviter l’image d’une chasse aux sorcières tout en maintenant une pression judiciaire maximale.
Reste une question ouverte : quels sont exactement ces “nombreux pays” autrefois alliés ? Traoré ne les nomme pas. Le silence est calculé. Il laisse planer une menace, tout en se ménageant des marges de manœuvre diplomatiques. Mais si les preuves transmises au Togo sont aussi solides qu’annoncé, Ouagadougou devra tôt ou tard en révéler davantage. À défaut, l’affaire risque de glisser vers un simple outil de propagande intérieure, affaiblissant la crédibilité d’un régime déjà isolé sur la scène régionale.



