Les 150 derniers policiers kényans ont quitté Haïti lundi 27 avril 2026, mettant un terme à une mission multinationale déployée en juin 2024 sous mandat de l’ONU. Près de deux ans après leur arrivée, le bilan est pour le moins modeste. Trois des leurs ont perdu la vie, mais les gangs contrôlent toujours la quasi totalité de Port‑au‑Prince et ont étendu leur emprise sur la périphérie de la capitale.
En visite en Haïti le jour même du départ, le ministre de l’Intérieur kényan, Onesimus Kipchumba Murkomen, a salué quelques acquis tangibles mais limités : la sécurisation de l’aéroport et de plusieurs axes routiers. Pourtant, selon l’ONU, les groupes armés ont non seulement maintenu leur domination sur la capitale, mais ont également consolidé leurs corridors stratégiques en banlieue. Entre mars 2025 et janvier 2026, plus de 5 000 personnes ont été tuées dans le pays, dont au moins 1 400 directement par les gangs. Les opérations des forces de sécurité, souvent menées aux côtés des Kényans, ont causé la mort de plus de 3 000 autres victimes, signe d’une violence d’une rare intensité.
La mission multinationale était née d’une exigence de stabilité après l’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021 et l’effondrement de l’autorité de l’État haïtien. Nairobi s’était portée volontaire pour diriger cette force, convainquant la communauté internationale de son expertise en matière de lutte contre l’insurrection. Mais dès le départ, les promesses de financement sont restées lettre morte. En septembre 2025, le président William Ruto déplorait lui‑même une opération tournant à seulement 40 % de sa capacité, faute d’équipements et de fonds. Sur les 2 500 effectifs théoriques, moins de 1 000 ont été déployés, les Kényans composant l’essentiel des troupes.
Le retrait kényan ouvre la voie à une nouvelle force, baptisée « Force de répression des gangs », dont les effectifs doivent atteindre 5 500 hommes. Le Tchad s’est déjà engagé à fournir 1 500 soldats, un signe que le dispositif change de main sans pour autant garantir un sursaut militaire décisif. Mais les défis restent immenses : une police haïtienne exsangue, un État toujours absent, et des gangs mieux armés et organisés qu’à l’arrivée des premiers Kényans. Si le mandat et les moyens ne sont pas revus à la hausse de manière drastique, le nouveau mécanisme risque de reproduire les mêmes errements.
L’ONU a par ailleurs rendu publiques quatre accusations « jugées fondées » d’exploitation et d’atteintes sexuelles visant des membres de la mission, dont trois viols sur mineures. Nairobi a fermement rejeté ces allégations, affirmant avoir mené sa propre enquête interne. Ce volet sombre du bilan, peu médiatisé au Kenya, entache davantage l’image d’une intervention déjà critiquée pour son inefficacité stratégique.
Sur le terrain, les habitants de Port‑au‑Prince témoignent d’une routine de terreur inchangée. Les convois de la force kényane, rares et souvent cantonnés à des axes seconds, n’ont jamais véritablement délogé les barrages improvisés des gangs. Pour beaucoup d’Haïtiens, ces deux années auront été celles d’une illusion sécuritaire entretenue par des effectifs faméliques et une volonté politique fluctuante. Le départ des Kényans n’est pas une fin, mais le constat d’une occasion manquée.



