L’Algérie lance officiellement la construction d’une centrale électrique à gaz à cycle combiné d’une puissance de 1 406 mégawatts (MW) dans la région de Tébessa, à la frontière tunisienne. L’investissement atteint 1,38 milliard de dollars. L’objectif affiché est double : répondre d’urgence à la demande intérieure croissante d’électricité et préparer des exportations vers la Tunisie.
Le projet a été confié au consortium formé par le chinois China National Electric Engineering Co (CNEEC) et le local Sonelgaz-Production de l’électricité, filiale du géant public Sonelgaz. Prévue sur 40 hectares, la centrale sera opérationnelle dans 48 mois. Avec ses 1 406 MW, elle deviendra la deuxième plus puissante du pays, derrière celle de Jijel (1 600 MW). Le recours au cycle combiné turbine à gaz et turbine à vapeur permet une économie de carburant d’environ 30% par rapport à une centrale classique. Un argument technique qu’Alger met en avant, mais qui ne change rien à la nature fossile de l’électricité produite.
L’Algérie dispose actuellement d’un parc de production dominé à plus de 95% par le gaz naturel, avec une capacité totale d’environ 27 000 MW. Paradoxe apparent : le même gouvernement affiche depuis des années un programme de déploiement de 3 200 MW d’énergies renouvelables, mais celui-ci piétine. Les annonces se succèdent, les réalisations tardent. Le choix d’investir massivement dans une nouvelle centrale à gaz, aussi performante soit elle, envoie un signal clair : les hydrocarbures restent la béquille énergétique prioritaire, y compris pour l’électricité. Dans un pays qui subit des pics de consommation estivale de plus en plus critiques, l’urgence opérationnelle l’emporte sur le discours de la transition.
À moyen terme, cette centrale pourrait ouvrir une nouvelle dynamique régionale. La proximité de la frontière tunisienne n’est pas un hasard. La Tunisie, elle-même confrontée à une fragilité chronique de son réseau électrique et à des pénuries récurrentes, est un client potentiel évident. Alger pourrait ainsi consolider son rôle de fournisseur régional d’électricité, après les interconnexions déjà existantes avec le Maroc et la Libye. Mais cette perspective comporte un risque géopolitique : elle pérennise la dépendance de ses voisins aux infrastructures algériennes, et par ricochet au gaz. Dans un bassin méditerranéen sous pression climatique, l’Algérie mise sur la puissance de sa « deuxième centrale nationale » pour peser, sans attendre le virage des renouvelables.
Ce choix technologique aura un coût environnemental non dit. Le cycle combiné améliore le rendement, mais n’annule pas les émissions de CO₂. À l’heure où l’Union européenne durcit ses critères d’importation via le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), l’Algérie semble jouer une partition décalée. Aucun chiffre sur l’empreinte carbone de la centrale ni sur son intégration dans une éventuelle stratégie de compensation n’a été communiqué. Le ministre Mourad Adjal parle de « saut qualitatif », mais sans mentionner le changement climatique. Un silence qui en dit long sur les priorités réelles de l’État algérien en matière d’énergie.
Sur le terrain, la région de Tébessa accueille ce projet avec un enthousiasme prudent. Les habitants espèrent des retombées en emplois et en stabilité du réseau, eux qui subissent des coupures récurrentes en été. Pourtant, des voix locales s’interrogent : pourquoi ne pas avoir investi ces 1,38 milliard de dollars dans un mix solaire massif, alors que la zone est l’une des plus ensoleillées du pays ? Un technicien de Sonelgaz, sous couvert d’anonymat, résiste à l’euphorie officielle : « On ajoute une centrale à gaz aujourd’hui, dans 30 ans on paiera le prix carbone. On n’anticipe rien. » Voilà le vrai défi : l’Algérie ne manque pas de gaz, elle manque de vision.



