Le Maroc, premier détenteur mondial de réserves de phosphate, pourrait bientôt voir son emprise sur le marché américain des engrais se renforcer. Une initiative législative portée par plusieurs sénateurs républicains vise à supprimer les droits compensateurs imposés depuis 2021 sur les importations de phosphate marocain. Si elle aboutit, cette mesure offrirait à l’Office chérifien des phosphates (OCP) un accès retrouvé au marché américain, tari depuis quatre ans.
Porté par le sénateur du Kansas Roger Marshall, le projet de loi bénéficie du soutien de figures influentes du Congrès. Il prévoit l’abrogation pure et simple de l’ordre de 2021 instituant des droits compensateurs sur les engrais phosphatés en provenance du Maroc. Selon Marshall, cette mesure pourrait réduire de plus de 20 % le prix des engrais phosphatés aux États Unis, soit environ 150 dollars la tonne courte. De quoi soulager des agriculteurs américains étranglés par la flambée des intrants depuis la guerre en Ukraine.
Ces droits compensateurs avaient été décrétés en avril 2021 après une plainte du fabricant américain Mosaic, accusant OCP de bénéficier de subventions publiques déloyales. Les conséquences furent brutales : les importations américaines de phosphates marocains sont passées de 1,85 million de tonnes en 2018 à moins de 200 000 tonnes par an entre 2021 et 2025. Derrière ce bras de fer commercial se joue une bataille stratégique : les États Unis cherchent à sécuriser leurs approvisionnements agricoles, tandis que le Maroc défend son leadership sur une ressource essentielle à la sécurité alimentaire mondiale.
Si le Congrès adopte ce texte, c’est tout l’équilibre du marché nord américain des engrais qui pourrait basculer. Un retour massif du phosphate marocain ferait mécaniquement baisser les prix, pénalisant les producteurs locaux américains mais réjouissant les fermiers du Midwest. Pour OCP, l’enjeu est clair : regagner des parts de marché dans un pays qui importait encore récemment plus de 10 % de ses engrais phosphatés. Mais à terme, cette ouverture pourrait aussi servir de levier dans les négociations commerciales entre Rabat et Washington.
Cette manœuvre américaine intervient alors que l’industrie africaine des engrais mue profondément. Longtemps dépendant des importations, le continent mise désormais sur la production locale. Au Nigeria, Aliko Dangote a lancé l’une des plus grandes usines d’urée au monde, couvrant les besoins domestiques et exportant vers le Brésil ou l’Inde. L’Égypte et l’Algérie montent aussi en puissance sur les engrais azotés. Pourtant, le tableau reste contrasté : si le Maroc domine les phosphates, de nombreux pays souffrent encore de réseaux de distribution inefficients et d’un accès trop coûteux pour les petits exploitants.
La levée potentielle des droits américains ne profiterait donc pas uniquement à Rabat. Elle enverrait un signal fort aux marchés : l’Afrique n’est plus seulement une réserve de matières premières, mais un maillon structurant des chaînes d’approvisionnement mondiales. À condition toutefois que les États africains coordonnent leurs politiques agricoles et investissent dans la logistique et la recherche. Car sans cela, le réveil du géant marocain des phosphates restera une réussite isolée, plutôt que l’amorce d’une véritable révolution fertilisante africaine.



