Le Kenya et la Tanzanie ont décidé de frapper fort. Lundi 4 mai 2026, à Dar es Salaam, les présidents Samia Suluhu Hassan et William Ruto ont signé un accord pour une étude de faisabilité d’un gazoduc reliant les réserves tanzaniennes aux industries kényanes, couplé à un lancement immédiat des échanges transfrontaliers d’électricité. Huit conventions couvrant transports, agriculture, justice et reconnaissance des diplômes accompagnent le texte. L’objectif est clair : faire tomber les barrières qui étranglent le commerce bilatéral.
Le projet de gazoduc, encore conditionné à une validation technique, économique et environnementale, relierait Dar es Salaam à Mombasa. Les ministres de l’Énergie des deux pays sont chargés de mener cette étude conjointe. En parallèle, les échanges d’électricité débutent sans attendre. L’idée est double : sécuriser l’approvisionnement énergétique des zones industrielles côtières et réduire les coûts pour les entreprises. Les autorités voient dans ce pipeline un levier d’intégration régionale capable de soutenir une expansion industrielle est africaine jusqu’ici freinée par des infrastructures fragmentées.
Ce volontarisme s’explique par un constat cru. En 2025, le commerce bilatéral a plafonné à 860 millions de dollars, très en dessous du potentiel identifié. William Ruto lui même admet que ce volume aurait dépassé le milliard sans les barrières non tarifaires qui encombrent les frontières. Contrôles discriminatoires, lenteurs administratives, normes divergentes : ces entraves sont dénoncées depuis des années sans être réglées. Face à l’échec des incantations, les deux chefs d’État se sont engagés à les éliminer d’ici fin mai 2026, avec des mécanismes de suivi conjoint.
La logique économique est implacable. La levée des obstacles pourrait, selon Ruto, générer 500 millions de dollars d’investissements transfrontaliers supplémentaires sur trois ans. Mais la suite dépendra d’abord de la rigueur de l’étude de faisabilité du gazoduc. Si celle ci valide le projet, ce pipeline pourrait structurer un véritable marché énergétique régional. À court terme, les échanges d’électricité offrent un test grandeur nature de la coopération technique. À moyen terme, l’enjeu est de savoir si Dar es Salaam et Nairobi sauront coordonner leurs régulateurs et leurs tarifs sans retomber dans les vieux réflexes protectionnistes.
Ces initiatives dépassent les seuls intérêts bilatéraux. Le Kenya et la Tanzanie représentent ensemble environ 40 % du commerce intra communautaire de la Communauté d’Afrique de l’Est. Leur capacité à fluidifier leurs échanges conditionne directement l’accès aux marchés internationaux pour des pays enclavés comme l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi et le Soudan du Sud. Les accords mentionnent d’ailleurs des projets structurants complémentaires : interconnexions électriques supplémentaires, corridors routiers et une ligne ferroviaire entre le nord de la Tanzanie et le Kenya.
Reste une question dérangeante : ces engagements seront ils appliqués ? L’histoire des promesses d’élimination des barrières non tarifaires en Afrique de l’Est est longue et triste. La différence cette fois ci tient à la pression concurrentielle exercée par d’autres pôles régionaux et à l’urgence industrielle. Mais rien ne sera possible sans une coordination réglementaire effective et sans que les résultats de l’étude de faisabilité ne soient rendus publics et discutés. Le gazoduc, s’il voit le jour, ne sera jamais qu’un tuyau. Le vrai chantier, c’est la confiance entre deux États qui ont longtemps préféré se tourner le dos plutôt que de partager leurs infrastructures.



