Dans la nuit de lundi à mardi, une base militaire tchadienne située sur l’île de Barka Tolorom, dans la partie ouest du lac Tchad, a été prise d’assaut par des hommes armés attribués à Boko Haram. Selon l’état major général des armées, le bilan provisoire s’élève à 23 morts et 26 blessés parmi les forces de défense et de sécurité. Un village voisin a été incendié et pillé. Aucun bilan civil n’a encore été communiqué.
L’attaque a débuté par un sabotage méthodique. Les câbles électriques ont été coupés, l’éclairage du camp neutralisé, plongeant la position militaire dans l’obscurité, à une quinzaine de kilomètres au sud ouest de Ngouboua. Les tirs nourris qui ont suivi ont semé la panique parmi les habitants. Commerces et maisons ont brûlé. Sur le terrain, l’armée assure avoir neutralisé un « nombre important » d’assaillants, récupéré du matériel et poursuivi les opérations de ratissage. Les ONG présentes dans la zone ont vu leurs activités gelées. Des sources locales évoquent une attaque menée au nom du JAS (Jamā’at Ahl al Sunnah li l Da’awati wa l Jihād, faction locale de Boko Haram), par des combattants venus du côté nigérien de la frontière.
Le Tchad n’en est pas à son premier choc sécuritaire sur les rives du lac. En mars 2020, l’attaque du camp de Bohoma avait fait près d’une centaine de morts dans les rangs de l’armée. En octobre 2024, une autre attaque meurtrière avait emporté une quarantaine de soldats. La région du lac Tchad, espace naturellement poreux et mal contrôlé, est devenue une zone de repli et de frappe pour les groupes jihadistes, malgré la présence de la force multinationale mixte et les différentes offensives tchadiennes. Barka Tolorom s’inscrit dans une série noire que l’état major peine à enrayer. Le président Mahamat Idriss Déby, arrivé au pouvoir en 2021 après la mort brutale de son père, a fait de la lutte antijihadiste un axe central de sa légitimité militaire et politique.
Rien n’indique que ces attaques vont s’arrêter. Au contraire, la méthode employée à Barka Tolorom sabotage préalable, assaut de nuit, incursion transfrontalière révèle une connaissance fine du dispositif militaire tchadien et une capacité d’adaptation opérationnelle des jihadistes. Le gel des activités des ONG, mesure souvent utilisée à Ndjamena pour restreindre les informations ou les mouvements sur zone, risque d’aggraver l’isolement des populations locales. Le président Déby mise sur une réponse militaire et une communication ferme. Mais sans réforme structurelle des dispositifs de surveillance du lac, sans coopération efficace avec le Niger et le Nigeria, ces bases resteront des cibles faciles. La pression sécuritaire pourrait aussi pousber l’armée à des opérations de représailles aux lourdes conséquences civiles.
À quelques centaines de kilomètres de là, côté nigérien, un fait parallèle attire l’attention. Un médecin détenu en otage par les jihadistes depuis un mois a été libéré lundi soir. Il avait été enlevé avec six autres personnes dans l’attaque de leur véhicule. Un des otages a été exécuté. Les autres ont été relâchés progressivement contre rançons. Ce double événement dans le même espace géographique et la même fenêtre temporelle illustre une réalité crue : Boko Haram n’est pas seulement une machine de guerre. C’est aussi un système de prédation économique, capable de négocier, de frapper des symboles militaires et de terroriser les civils, tout en exploitant les failles d’une coopération régionale en trompe l’œil.



