La chambre d’instruction de la cour d’appel de Paris a annulé, le 6 mai, le non-lieu accordé en août 2025 à Agathe Habyarimana, veuve de l’ancien président rwandais Juvénal Habyarimana. L’ex-première dame, visée par une plainte pour complicité de génocide et crimes contre l’humanité depuis 2008, retrouve ainsi son statut de mise en cause. La décision, attendue initialement le 8 avril, a été prorogée sans explication par la cour.
Les juges d’appel estiment que l’instruction menée en première instance n’a pas été menée à son terme. Ils reprochent aux magistrates d’avoir négligé plusieurs témoignages et éléments historiques pourtant disponibles. Le parquet national antiterroriste et les parties civiles, dont la Fédération internationale des droits humains, avaient fait appel. Leur argument : il existe des charges suffisantes pour renvoyer Agathe Habyarimana devant une cour d’assises. L’annulation du non-lieu ne signifie pas pour autant une condamnation, mais elle oblige à rouvrir les investigations.
Agathe Habyarimana est accusée d’avoir dirigé l’« Akazu », le cercle ultra radical du pouvoir hutu, longtemps considéré comme le cerveau politique de la planification génocidaire. Des témoins l’ont mise en cause dans des réunions préparatoires et dans l’établissement de listes de personnalités tutsies et hutus modérées à éliminer. En août 2025, les juges d’instruction avaient rendu une ordonnance surprenante : elles présentaient l’ancienne première dame non comme une auteure du génocide, mais comme une victime de l’attentat qui tua son mari le 6 avril 1994 – acte qui servit de détonateur aux massacres de plus de 800 000 personnes.
La voie est désormais ouverte à une reprise active de l’instruction. Les parties civiles espèrent obtenir de nouvelles auditions d’Agathe Habyarimana, actuellement sous le statut moins contraignant de témoin assisté. Elles réclament aussi des investigations au Rwanda, une zone longtemps restée inaccessible aux juges français pour des raisons diplomatiques et sécuritaires. Rien ne garantit encore qu’un procès aura lieu. Mais la décision de la cour d’appel envoie un signal clair : le dossier n’est pas vide, et la justice française entend l’exploiter jusqu’au bout.
Pour Emmanuel Daoud, avocat de la FIDH, cette annulation est une victoire procédurale longtemps attendue. Il estime que les juges d’instruction avaient fermé les yeux sur des faisceaux d’indices convergents. À l’inverse, Philippe Meilhac, conseil d’Agathe Habyarimana, juge la décision « incompréhensible ». Il défend un dossier vide après le travail de dix juges d’instruction successifs, tous arrivés, selon lui, à la même conclusion : l’absence de charges sérieuses. Pour Meilhac, le non-lieu était le cours normal de la justice. La cour d’appel vient de démentir cette lecture.
Ce rebond judiciaire intervient trente et un ans après le génocide des Tutsi au Rwanda. Il illustre les difficultés persistantes de la justice française à juger des crimes commis à l’étranger, tout en affirmant sa compétence universelle. L’affaire Habyarimana est aussi un test politique : Kigali suit ces procédures de près, dans un climat toujours tendu avec Paris. La décision de la cour d’appel ne satisfera ni les plus sceptiques sur la lenteur française, ni ceux qui dénoncent une instrumentalisation de la justice. Mais elle a au moins un mérite : celui de dire qu’aucune pièce du dossier n’est définitivement classée tant que des témoins restent sans réponse.



