À quarante huit heures de l’investiture de son successeur, le président béninois sortant Patrice Talon a officiellement dit adieu au peuple béninois. Un message solennel, jeudi, pour clore dix ans de pouvoir marqués par des réformes ambitieuses, mais aussi par une vie politique verrouillée. Son héritier, Romuald Wadagni, élu avec plus de 94 % des voix, prêtera serment dimanche 24 mai.
Dans son allocution, Talon a remercié « de tout cœur » ses compatriotes, affirmant sa fierté pour les « défis relevés » et les « chantiers majeurs » engagés durant son mandat. Il a également adressé ses vœux de réussite à Wadagni pour les sept années à venir. Une sortie sobre, presque managériale, qui ne dit rien des fractures politiques laissées en héritage. Derrière les chiffres flatteurs de la croissance et des infrastructures, la compétition présidentielle de 2026 aura été marquée par une exclusion de fait du principal parti d’opposition, Les Démocrates.
Pour comprendre ce moment de bascule, il faut rappeler le chemin parcouru. Arrivé aux affaires en 2016 après une carrière d’homme d’affaires, Talon a profondément remodelé l’État béninois. Modernisation administrative, grands chantiers routiers, assainissement des finances publiques : son bilan est salué par les bailleurs de fonds internationaux. Mais ce récit économique s’est accompagné d’un rétrécissement de l’espace démocratique. En novembre 2025, une réforme constitutionnelle a porté le mandat présidentiel à sept ans, et la présidentielle de 2026 s’est jouée sans adversaire crédible, l’opposition n’ayant pu réunir les parrainages requis.
L’investiture de Romuald Wadagni ouvre désormais une séquence inédite. Proche allié de Talon et architecte de sa politique économique, l’ancien ministre des Finances devra composer avec une légitimité électoralement massive mais politiquement contestée. Les sept années à venir diront si le régime sait ou non desserrer l’étau sur la contestation. La Cour constitutionnelle a certes certifié le score de 94,27 % sur la base de 63,57 % de participation, mais la question de la représentativité réelle du nouveau président restera un angle mort de ce nouveau départ.
Un élément ne doit pas être éludé : la dimension historique de cette passation. Romuald Wadagni deviendra dimanche le quatrième président du Bénin depuis le renouveau démocratique de 1990. Pourtant, jamais une alternance n’aura semblé aussi programmée et aussi verrouillée. Pour une partie de la société civile, le départ de Talon ne marque pas une ouverture, mais une continuité sous un nouveau visage. Les organisations de défense des droits humains rappellent que plusieurs réformes adoptées sous son mandat, dont la révision constitutionnelle de 2025, ont été votées sans véritable débat national.
Enfin, le score même de 94,27 % interroge plus qu’il ne rassure. Dans une démocratie apaisée, un tel chiffre est rarement le signe d’un débat politique vivant. Talon quitte le pouvoir sur une formule presque testamentaire : le Bénin continuera sa marche vers « une grande nation ». Reste à savoir pour qui. Si les indicateurs macroéconomiques ont progressé, la perception citoyenne est plus nuancée. Les prochains mois, sous la présidence Wadagni, seront un test décisif : poursuivre l’héritage ou l’infléchir. Le silence du nouveau chef de l’État sur les critiques de l’opposition, jusqu’ici, n’a pas rassuré.



