À partir de ce jeudi 21 mai et jusqu’au 31 mai, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye engage une vaste concertation avec les forces vives de la nation – ONG, partis politiques, chefs traditionnels et religieux. Presque simultanément, vendredi, le Premier ministre Ousmane Sonko prend la parole devant les députés lors d’une séance de questions d’actualité. Hasard du calendrier ou illustration brutale d’une double communication divergente au sommet de l’État ? Les analystes penchent pour la seconde hypothèse.
Le chef de l’État installe dix jours de dialogue là où son prédécesseur Macky Sall n’avait convoqué qu’une seule journée, chaque 28 mai, avec la société civile. Objectif affiché : faire de la concertation « son style de gouvernance ». Mais l’exercice vise aussi à désamorcer les critiques de l’opposition, qui dénonce un manque de consultation sur des sujets sensibles – réforme de la loi électorale notamment, adoptée dans la controverse, alors que des réformes constitutionnelles sont annoncées. En face, Ousmane Sonko utilise son créneau réglementaire à l’Assemblée nationale. Une coïncidence que rien n’obligeait, et qu’aucune coordination publique n’a évitée.
Ce faux pas de calendrier ne surprend pas les observateurs rodés aux arcanes du pouvoir sénégalais. Depuis l’alternance de 2024, la dyarchie Faye‑Sonko fonctionne sur un équilibre instable. Le président, élu sur un souffle de rupture, incarne la promesse d’une gouvernance apaisée et participative. Le Premier ministre, figure clivante et tribun populaire, garde une main ferme sur l’appareil militant et une partie de l’agenda législatif. Professeur de science politique à l’université Gaston Berger de Saint‑Louis, Maurice Soundieck Dione parle sans ambages d’une « compétition d’associés rivaux à la tête de l’État », chacun cherchant à exister dans un espace où les frontières entre présidentiel et gouvernemental restent poreuses.
À court terme, ces rendez-vous parallèles risquent d’alimenter davantage la confusion qu’ils ne produiront d’avancées concrètes. Les forces vives interrogées par Diomaye Faye pourraient voir dans l’intervention de Sonko à l’Assemblée une forme de contre‑programmation politique. À moyen terme, deux risques majeurs apparaissent : d’une part, une brouille opérationnelle sur les grandes réformes, chaque pôle de l’exécutif revendiquant la paternité des changements ; d’autre part, une usure rapide de l’image présidentielle, rattrapée par la perception d’un pouvoir dédoublé et désordonné. Si la cohabitation n’est pas institutionnelle, elle devient fonctionnelle – et tout aussi paralysante.
Certains observateurs y voient pourtant une stratégie assumée de division des rôles. Diomaye Faye jouerait le rassembleur, l’arbitre au‑dessus des partis ; Sonko resterait le fauve parlementaire, charge à lui de tenir les troupes et de répondre aux élus dans la violence parfois crue des débats. « Une façon d’affirmer l’image d’homme de dialogue pour l’un et de défenseur intransigeant des réformes pour l’autre », analyse Maurice Soundieck Dione. Mais sur le terrain, les Sénégalais, habitués aux alternances brutales, commencent à s’interroger : deux voix pour un même pouvoir, c’est une richesse, ou une fragilité de plus ?
Reste un enseignement immédiat. En renonçant à la journée unique du 28 mai pour imposer dix jours de concertation, Diomaye Faye prend un risque inverse à celui de Macky Sall : trop de dialogue peut tuer le dialogue, surtout si le chef du gouvernement en profite pour occuper l’autre scène. L’opposition, elle, observe et guette. La moindre contradiction entre les déclarations de la présidence et les annonces du Premier ministre sera exploitée comme une preuve de « double pouvoir ». Dans une démocratie ouest‑africaine sous pression sécuritaire et économique, ce luxe de la confusion des signaux pourrait devenir très coûteux.



