Pour la première fois en 55 ans, un président tanzanien a foulé le sol russe dans le cadre d’une visite d’État officielle. Samia Suluhu Hassan a été reçue au Kremlin par Vladimir Poutine, une rencontre qui marque un tournant diplomatique discret mais significatif pour Dar es Salaam, dont le dernier déplacement à Moscou remet à l’ère de Julius Nyerere, en octobre 1969.
La cérémonie s’est tenue dans la salle Georgievsky du palais du Kremlin, avec les honneurs militaires et les hymnes nationaux. Derrière le protocole, les deux dirigeants ont abordé des dossiers concrets. Vladimir Poutine a mis en avant une hausse de 25 % des échanges commerciaux bilatéraux sur la dernière année, un chiffre qu’il a présenté comme la preuve d’une dynamique nouvelle. Les discussions ont également porté sur des domaines clés comme l’énergie, l’agriculture et les infrastructures.
Ce rapprochement intervient alors que la Russie, isolée diplomatiquement par l’Occident depuis son invasion de l’Ukraine, multiplie les gestes envers l’Afrique. Moscou cherche à reconquérir une influence perdue depuis la guerre froide, en misant sur le commerce, les contrats militaires et un discours anti néocolonial. La Tanzanie, économie majeure d’Afrique de l’Est et traditionnellement non alignée, devient une cible privilégiée. L’héritage de Nyerere, qui avait lui même cultivé des relations avec l’URSS sans rompre avec l’Occident, semble réactivé.
Poutine a clairement indiqué qu’il attendait de la Tanzanie un rôle actif lors du prochain sommet Russie Afrique. Dar es Salaam pourrait ainsi servir de passerelle vers l’Afrique australe et orientale. À court terme, on peut s’attendre à une multiplication des missions économiques russes et à des annonces de financements pour des projets d’infrastructure. Mais la marge de manœuvre tanzanienne reste limitée : trop d’alignement sur Moscou risquerait de refroidir ses partenaires traditionnels, notamment l’Union européenne et les États Unis.
Au delà du commerce, Poutine a salué la « convergence de vues » entre les deux pays sur les affaires internationales. Il a plaidé pour un ordre mondial « plus équilibré » et dénoncé ce qu’il appelle les « tendances hégémoniques » dans les relations internationales. Ce langage trouve un écho dans certaines capitales africaines lasses des injonctions occidentales. Mais pour la Tanzanie, le défi sera de transformer cette proximité rhétorique en bénéfices concrets pour sa population, sans sacrifier sa neutralité historique.
Ce que l’article ne dit pas, c’est ce que Dar es Salaam attend vraiment de Moscou. Au delà des déclarations d’usage, la Tanzanie cherche des investissements dans ses infrastructures ferroviaires et portuaires, ainsi qu’un accès au marché eurasiatique. Elle espère aussi diversifier ses fournisseurs d’armement et de technologie agricole. Le voyage de Samia Suluhu Hassan ne relève donc pas d’un simple geste diplomatique : c’est un calcul stratégique face à un monde de plus en plus multipolaire. Reste à savoir si Poutine, accaparé par la guerre, tiendra ses promesses.



