En l’espace de dix-huit mois, la Banque de Tanzanie a accumulé près de 28 tonnes d’or, pour une valeur avoisinant 3,68 milliards de dollars. L’annonce, faite le 7 juillet par le gouverneur Emmanuel Tutuba, ne relève pas d’une simple opération de thésaurisation. Elle traduit une stratégie offensive de l’État pour capter une partie significative de la production nationale, jusqu’ici largement absorbée par les circuits parallèles, et la transformer en levier de stabilité monétaire et de souveraineté financière.
Au-delà du volume impressionnant, c’est le mécanisme qui retient l’attention. La Banque centrale règle les mineurs et les négociants en shillings tanzaniens dans les 24 heures suivant la vente, sur la base du cours de référence du marché de Londres. Cette célérité, couplée à une transparence sur le prix, offre un avantage compétitif direct sur les acheteurs informels, connus pour leurs pratiques opaques et leurs marges spéculatives. Ce faisant, l’institution ne se contente pas de remplir ses coffres : elle crée un marché intérieur plus attractif, tout en injectant des liquidités en monnaie locale dans les zones minières, ce qui soutient le pouvoir d’achat des producteurs et freine la dollarisation rampante de l’économie rurale.
La Tanzanie est le troisième producteur d’or d’Afrique, derrière le Ghana et l’Afrique du Sud, mais une part importante de sa production échappe aux statistiques officielles en raison d’une exploitation artisanale massive et peu contrôlée. Lancé en septembre 2023, le Programme national d’achat d’or (DGPP) répond à une double urgence : endiguer les fuites de devises et élargir l’assiette fiscale d’un secteur minier historiquement réticent à la formalisation. Ce programme s’inscrit par ailleurs dans un mouvement global où les banques centrales des pays émergents, de la Chine à la Turquie, multiplient les achats d’or pour se prémunir contre la volatilité du dollar et des bons du Trésor américain, perçus comme de plus en plus risqués dans un contexte géopolitique instable.
La montée en puissance de cette politique pourrait toutefois se heurter à des limites structurelles. La capacité de raffinage locale, bien que renforcée par l’agrément récent de Sabgold Limited à Kahama le 29 mai 2026, reste insuffisante pour traiter l’intégralité des flux sans engorgement. À moyen terme, le succès du programme dépendra de la capacité des autorités à maintenir la confiance des mineurs artisanaux, souvent méfiants vis-à-vis de l’administration, et à stabiliser le cours du shilling sans provoquer de tensions inflationnistes liées à une création monétaire excessive. Si ces conditions sont réunies, la Tanzanie pourrait non seulement renforcer ses réserves de change, mais aussi devenir un hub régional pour l’or certifié, à l’image de ce que la Suisse représente pour l’Europe.
L’un des effets collatéraux les plus significatifs, et pourtant rarement mis en avant, est l’ouverture de plus de 4 000 comptes bancaires au profit des petits exploitants et négociants. Ce chiffre, confirmé par le gouverneur Tutuba, marque une rupture avec le passif d’exclusion financière qui prévalait dans les zones minières du nord-ouest tanzanien. Ces comptes permettent non seulement de sécuriser les transactions, mais aussi d’établir un historique de crédit pour des acteurs jusqu’ici invisibles aux yeux du système bancaire. C’est un premier pas vers une bancarisation qui pourrait, à terme, faciliter l’accès au financement pour l’achat d’équipements ou l’amélioration des conditions de travail.
Reste la question de la gouvernance des achats. Si les conditions de paiement en 24 heures séduisent, elles exigent un suivi rigoureux pour éviter les dérives clientélistes ou les conflits d’intérêts dans la sélection des fournisseurs. Par ailleurs, l’or acheté est payé en shillings, ce qui pourrait, à volume constant, accroître la masse monétaire et peser sur le taux de change si la contrepartie en devises fortes n’est pas suffisamment mobilisée. Les autorités tanzaniennes assurent maîtriser ces paramètres, mais l’expérience d’autres pays africains, comme le Ghana avec son programme d’or contre pétrole, montre que ces mécanismes peuvent produire des effets pervers s’ils ne sont pas adossés à une politique budgétaire et monétaire cohérente. La Tanzanie semble avoir tiré des leçons de ces précédents, mais le pari reste ouvert.



