Pour sa première grande allocution télévisée à l’occasion du 66e anniversaire de l’indépendance de Madagascar, le colonel Michael Randrianirina, chef de la transition, a choisi de frapper un grand coup. Devant les citoyens réunis au stade de Mahamasina puis sur les écrans, il a posé un diagnostic brutal : le pays n’a jamais vraiment conquis sa souveraineté. Selon lui, la dépendance politique et économique vis-à-vis de l’étranger reste la plaie vive d’une nation officiellement libre depuis 1960.
Le président n’y est pas allé par quatre chemins. Il a énuméré les domaines où Madagascar demeure inféodé : l’alimentation, avec une sécurité agricole toujours en chantier ; l’énergie, massivement importée ; la pharmacie, où les médicaments viennent en grande partie de l’extérieur ; et jusqu’aux politiques sociales, financées par des bailleurs internationaux. Pour le colonel, cette situation n’est pas une fatalité, mais le résultat d’une mondialisation subie, et d’un manque de patriotisme économique. Il a appelé à un changement de normes, à plus de solidarité nationale et a réaffirmé que la pauvreté demeure « l’ennemi commun ». Comme le veut la tradition, il a également annoncé une grâce présidentielle, sans toutefois dévoiler les noms des bénéficiaires.
Ce discours survient dans un climat social et politique particulièrement tendu. La semaine précédant la fête nationale a été marquée par une grève des taxis-be, ces mini-bus essentiels au transport des Malgaches dans la capitale, paralysant partiellement Antananarivo. Par ailleurs, le dialogue avec le patronat est rompu, et deux juges du Conseil constitutionnel ont démissionné, fragilisant un peu plus les institutions. Autant de dossiers brûlants que le chef de l’État a soigneusement évité d’aborder dans son allocution, préférant centrer son propos sur la grande fresque de la souveraineté plutôt que sur les urgences du quotidien.
Les promesses de la « Refondation », chantier majeur de la transition, peinent toujours à se concrétiser. La concertation nationale, annoncée comme le pilier de ce renouveau, n’a toujours pas vu le jour. En choisissant de ne pas évoquer ces blocages, le colonel Randrianirina prend le risque de déconnecter son discours des réalités immédiates. À court terme, le pouvoir devra répondre à la fois à l’aspiration à plus d’autonomie et aux revendications sociales pressantes. La grâce présidentielle, si elle est perçue comme un geste politique, pourrait apaiser temporairement les esprits, mais elle ne saurait remplacer un agenda concret pour sortir le pays de l’ornière économique.
La question de la dépendance n’est pas nouvelle à Madagascar, mais le colonel en donne une lecture résolument politique. En assimilant la souveraineté alimentaire et énergétique à des marqueurs d’indépendance réelle, il touche à des sujets sensibles qui font écho aux échecs des plans de développement successifs. Pourtant, cette rhétorique du « tout local » se heurte à la réalité des infrastructures et des investissements. Les bailleurs de fonds, souvent critiqués, restent aujourd’hui les premiers financeurs des programmes sociaux faute de ressources intérieures suffisantes. Le président appelle à un sursaut patriotique, mais sans un plan de financement clair, cet appel risque de rester un vœu pieux.
Ce qui frappe dans cette allocution, c’est aussi ce qu’elle tait. Aucune mention de la grève des taxis-be, aucun mot sur la crise avec le patronat ni sur les démissions au sein du Conseil constitutionnel. Ces omissions dessinent les contours d’une stratégie de communication qui privilégie le récit national et fédérateur au détriment des polémiques du moment. Mais à force de ne pas répondre aux urgences sociales, le pouvoir risque d’alimenter un sentiment de déconnexion. Les Malgaches, qui attendent des actes plus que des mots, pourraient voir dans ce discours une occasion manquée de rassurer sur la gouvernance quotidienne, même si la tonalité souverainiste séduit une partie de l’opinion.



