L’Alliance politique africaine (APA), réunie en session extraordinaire vendredi à Lomé, a tiré la sonnette d’alarme sur les effets collatéraux du conflit au Moyen-Orient. Dans une déclaration finale sans équivoque, les ministres et représentants d’une vingtaine de pays membres ont appelé les États africains à sortir de leur posture attentiste pour renforcer d’urgence leur résilience économique, énergétique et sécuritaire. Le constat est brut : les secousses géopolitiques qui ébranlent la région allant du détroit d’Ormuz au canal de Suez ne sont pas un théâtre lointain, mais un accélérateur de fragilités déjà béantes sur le continent.
Les participants ont pointé du doigt une cascade de vulnérabilités : volatilité des chaînes d’approvisionnement, flambée des prix de l’énergie, poussée inflationniste et menace directe sur la sécurité alimentaire, en particulier via la raréfaction des intrants agricoles importés. Au-delà de l’économie, le spectre sécuritaire est agité avec insistance : risque de gonflement des groupes terroristes profitant du désordre, déstabilisation régionale et instrumentalisation des rivalités entre puissances extérieures sur le sol africain. Les ministres ont insisté sur la nécessité de muscler les capacités de lutte antiterroriste, de cybersécurité et de protection des infrastructures critiques, autant de domaines où le continent accuse un retard chronique.
Cette mise en garde survient dans un climat moyen-oriental toujours en ébullition, malgré l’accord de principe signé le 17 juin 2026 entre Washington et Téhéran sous médiation pakistanaise et qatarie. L’APA a salué ce mémorandum, mais sans naïveté : la paix reste hypothétique, et les voies maritimes stratégiques – Ormuz, Bab el-Mandeb, mer Rouge, canal de Suez – demeurent des lignes de fracture où le moindre incident peut étrangler le commerce mondial et, par ricochet, asphyxier les économies africaines les moins diversifiées. Le choix de Lomé, présidé par Faure Gnassingbé en présence du président sierra-léonais Julius Maada Bio, n’est pas anodin : il traduit la volonté de la Cédéao et du Togo de s’imposer comme courroie de transmission entre le continent et les puissances moyen-orientales.
La décision majeure de cette conférence est la création d’un Cadre de dialogue stratégique Afrique-Moyen-Orient, destiné à institutionnaliser les consultations entre les deux rives sur la paix, la sécurité et le développement. Reste à savoir si cette structure ne restera pas une coquille vide, tant les précédents mécanismes de ce type ont souvent péché par manque de moyens et de volonté politique. Les recommandations en faveur d’une accélération de la ZLECAf, de l’industrialisation et de la souveraineté énergétique ressemblent à un leitmotiv déjà entendu mille fois ; leur nouveauté tient à l’urgence désormais posée comme condition de survie, et non plus comme simple option de développement.
L’APA a aussi rendu hommage aux efforts diplomatiques des Émirats arabes unis, de l’Iran, du Koweït et du Qatar, dont les représentants étaient présents à Lomé. Une présence qui souligne l’entrelacs d’intérêts économiques et sécuritaires entre le golfe Persique et l’Afrique, mais qui interroge aussi sur la capacité du continent à garder son autonomie de jugement face à des partenaires aux agendas parfois concurrents. Les ministres ont judicieusement évité de prendre parti dans les antagonismes régionaux moyen-orientaux, mais ils n’ont pas caché leur crainte de voir l’Afrique devenir un terrain de jeu des puissances extérieures, comme ce fut le cas pendant la guerre froide.
En creux, cette déclaration de Lomé est un aveu : l’Afrique demeure fondamentalement dépendante des flux extérieurs pour son énergie, ses céréales et ses financements. L’appel à la diversification économique et à la mise en œuvre rapide de la ZLECAf sonne comme une autopsie des échecs passés. Les ministres ont certes appelé à la retenue et à la désescalade au Moyen-Orient, mais ils savent que leur marge de manœuvre est étroite. La véritable question, que les communiqués officiels polissent sans la résoudre, est celle de la capacité des États africains à transformer cette alerte en politique concrète, au lieu d’ajouter une énième résolution à la pile des bonnes intentions.
Reste enfin une interrogation sur le leadership de l’APA elle-même. Cette alliance, longtemps perçue comme un forum de discussion sans grand levier, a-t-elle les moyens de ses ambitions ? La conférence de Lomé a montré une capacité à mobiliser et à formuler un diagnostic lucide. Mais passer du diagnostic à l’action, et de l’action à la transformation structurelle, suppose des ressources, une coordination intra-africaine et une vision à long terme qui font encore défaut. Les regards sont désormais tournés vers les prochains mois, pour vérifier si ce Cadre de dialogue stratégique Afrique-Moyen-Orient deviendra un outil de résilience ou un énième mémorandum sans effet sur le terrain.



