Le président égyptien a promis de quitter le pouvoir à l’issue de son mandat, en 2030. Une déclaration surprise qui cache mal la mainmise de l’institution militaire sur la succession et la répression qui s’abat sur toute opposition.
Abdel Fattah al-Sissi a déclaré qu’il ne chercherait pas à rester au pouvoir au-delà de 2030, terme de son mandat actuel. L’annonce, faite le 17 octobre lors d’une cérémonie à l’Académie militaire, est passée presque inaperçue. Elle tranche pourtant avec la trajectoire d’un chef d’État arrivé aux affaires par le coup d’État de 2013 et qui n’a jamais connu d’alternance depuis.
Devant un auditoire militaire, le raïs de 71 ans a affirmé que « la période qui mène à 2030 constituera la fin de mon mandat de président, si je suis toujours en vie ». Il a précisé que les futurs candidats à sa succession seraient sélectionnés selon des « critères de choix » : des Égyptiens de 40 à 50 ans, doctorants formés en Égypte ou à l’étranger, puis préparés trente mois à l’Académie militaire à « ce qu’est l’État » et à « comment protéger les institutions ». Jusqu’à mille candidats pourraient suivre ce cursus. Sissi a prévenu qu’il ne quitterait ses fonctions que lorsqu’il jugerait ces successeurs prêts. En clair, il conserve la main sur le calendrier et sur le choix de son dauphin.
La promesse doit être lue à l’aune d’un parcours qui l’a déjà démentie. Ministre de la Défense en 2013, Sissi avait juré n’avoir aucune ambition présidentielle avant de renverser Mohamed Morsi, seul président civil élu depuis 1952, puis de se faire élire l’année suivante. En 2014, il s’était engagé à ne pas toucher à la Constitution, avant qu’une révision en 2019 n’allonge le mandat à six ans et ne lui ouvre la voie à un troisième puis un quatrième scrutin. Ses victoires électorales, créditées de 89 % à 97 %, n’ont jamais été reconnues comme libres par les observateurs. La déclaration du 17 octobre prolonge donc une habitude : celle d’annoncer des renoncements que les faits démentent ensuite.
Rien n’indique que cette annonce change la nature du régime. Elle pourrait même le consolider. En fixant lui-même les critères de sélection de sa relève et en conditionnant son départ à la « préparation » des candidats, Sissi s’arroge le droit de désigner, in fine, son successeur. L’armée, qui détient environ 40 % de l’économie égyptienne et a fourni quatre des cinq présidents depuis 1952, demeure l’arbitre réel. Pour Marc Lavergne, directeur de recherche au CNRS, « ce n’est pas un pays qui a une armée, c’est une armée qui possède un pays ». La promesse de 2030 ne dessine donc pas une transition démocratique, mais une transmission contrôlée au sein de l’appareil militaire.
Plusieurs observateurs doutent de la sincérité de l’engagement. Le média qatarien Al-Araby Al-Jadid rapporte que Sissi aurait évoqué le poids d’une gouvernance de plus de cent millions d’habitants, et qu’on lui prêtait le désir de transmettre le pouvoir à son fils. Une source anonyme citée par Mada Masr avance une autre explication : en annonçant son départ plus de quarante mois à l’avance, le président chercherait à éviter d’être chassé comme Hosni Moubarak en 2011. « Sissi n’a jamais été élu par personne, il ne s’agit pas de parler au peuple parce que ce n’est pas le peuple qui décide », ajoute Marc Lavergne, qui voit dans cette sortie le produit de pressions collégiales au sein d’un « syndicat de généraux » davantage qu’une décision solitaire.
Cette annonce intervient dans un pays au bord de l’asphyxie. Pour la cinquième année consécutive, les chiffres officiels de la pauvreté n’ont pas été publiés, alors que plus d’un tiers de la population vivrait sous le seuil. Les grands projets pharaoniques, dont l’Octogone qui abrite l’Académie militaire, ont alourdi la dette extérieure, aggravée par la guerre au Moyen-Orient et la chute des revenus du canal de Suez. Sur le front des libertés, 26 journalistes égyptiens sont détenus, dont toute la rédaction de la plateforme Matsda2sh. Amnesty International dénonce une impunité persistante et des atteintes aux droits économiques et sociaux. En septembre 2025, Sissi a demandé l’élaboration d’une stratégie nationale des droits humains, geste qui a débloqué quatre milliards d’euros d’aide européenne. Pour Marc Lavergne, ces concessions traduisent surtout une faiblesse : « Les prisonniers, qui croupissent depuis quinze ans, sont une monnaie d’échange, c’est tout. »



