Agathon Rwasa, figure historique de l’opposition burundaise, accuse ouvertement le gouvernement de Bujumbura d’utiliser la justice comme une arme politique pour l’exclure de la vie nationale. En cause : des procédures judiciaires à l’arrêt depuis plus de deux ans, concernant son éviction de la direction du Congrès national pour la liberté (CNL), le parti qu’il a fondé en 2019.
Dans un entretien accordé mercredi à la radio Bonesha FM, Rwasa a dénoncé un « déni de justice » organisé. Selon lui, les lenteurs volontaires de la Cour suprême visent à l’empêcher de se présacer aux élections de 2027. « On utilise le judiciaire comme un outil pour nous barrer la route, nous les citoyens qui payons nos impôts », a-t-il lancé. Ses alliés, quatorze membres du bureau politique du CNL, ont rappelé dans un communiqué que toutes les pièces du dossier avaient été déposées sans que l’affaire n’avance.
Ancien rebelle, plusieurs fois candidat malheureux à la présidentielle, Rwasa connaît bien les contentieux internes et externes. Déjà évincé de la direction du Front national de libération (FNL) en 2010, il avait dénoncé des manœuvres du pouvoir. En 2024, une nouvelle crise éclate au CNL : un congrès contesté le démet de la tête du parti. Ses partisans saisissent la chambre administrative de la Cour suprême. Première audience le 7 novembre 2024, puis renvois à répétition : 27 février 2025, 25 septembre 2025… Depuis, plus rien. Le pouvoir du CNDD FDD, qui gouverne sans partage depuis 2005, ne semble pas pressé d’obtenir un dénouement.
À un an de la présidentielle de 2027, l’incertitude est totale sur la capacité de Rwasa à y participer. Lui-même élude une réponse directe, mais dénonce des « obstacles et prétextes » fabriqués par les autorités pour verrouiller la compétition. Ses soutiens redoutent que le calendrier judiciaire soit délibérément calé sur les échéances électorales : une issue rapide permettrait à Rwasa de se lancer dans la campagne, un blocage prolongé pourrait le rendre inéligible ou l’affaiblir politiquement. L’appel à la communauté internationale, aux juges et à la société civile lancé par le camp Rwasa témoigne d’une stratégie de pression externe, mais à Bujumbura, le rapport de force reste largement défavorable à l’opposition.
Ce qui se joue dépasse le sort d’un homme. C’est la santé même de l’État de droit burundais qui est interrogée. Depuis la crise politique de 2015 et la réélection controversée de Pierre Nkurunziza, le système judiciaire a perdu une grande partie de sa crédibilité aux yeux des observateurs internationaux. Les ONG locales documentent régulièrement des détentions arbitraires d’opposants et des procès à charge. En accusant la Cour suprême de servir des intérêts particuliers, Rwasa touche un point sensible : au Burundi, rares sont les dossiers sensibles jugés avec célérité et impartialité. Joints par nos soins, ni le ministère de la Justice ni la haute juridiction n’ont répondu à nos sollicitations.
Rwasa, malgré son profil d’opposant historique, n’est pas un acteur consensuel. Ses détracteurs lui reprochent un rapport ambigu à la démocratie interne des partis qu’il a dirigés et une propension à cristalliser les luttes de leadership. Pourtant, l’argument du déni de justice trouve un écho réel dans une société où l’impunité et la lenteur judiciaire nourrissent la frustration. En appelant les juges à « servir la nation, pas un groupe d’individus », Rwasa ne parle pas seulement pour lui. Il pose une question qui fâche : la justice burundaise est elle encore capable de trancher un litige politique sans recevoir d’ordre ? La réponse, dans les mois à venir, en dira long sur l’état de la démocratie à Bujumbura.



