La filière café ivoirienne, jadis pilier de l’économie post indépendance, n’assure plus sa survie qu’à une condition : renoncer à l’exportation massive de grains bruts pour bâtir une véritable industrie locale de transformation. C’est le diagnostic sans concession posé par Denis Seudieu, spécialiste des marchés de matières premières, invité de l’émission Grand Talk sur Life TV le 3 juin 2026. Selon lui, sans création d’une chaîne de valeur complète sur place, le café restera une culture marginale, dominée par le cacao et soumise à la volatilité mondiale.
Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire ne pèse qu’environ 1 % de la production mondiale de café, loin derrière l’Éthiopie et l’Ouganda sur le continent, et dégringolée à la 13e place au niveau global. Denis Seudieu poute une réalité crue : entretenir une caféière coûte plus cher qu’une plantation de cacao, ce qui la rend structurellement moins attractive pour les paysans. À cela s’ajoute l’effondrement des cours au début des années 2000 et la disparition progressive d’institutions comme la Caisse de stabilisation, qui protégeait les producteurs. Résultat : la production nationale oscille entre 90 000 et 110 000 tonnes, dont 90 % partent encore à l’étranger sans valeur ajoutée.
Pendant les premières décennies après l’indépendance, le café finançait le développement national. Mais dans les années 1970, l’envolée des prix du cacao l’a relégué au second plan. Ce basculement, jamais vraiment corrigé, a installé une dépendance chronique aux marchés internationaux. La Côte d’Ivoire a privilégié une culture de rente au détriment de l’autre, sans jamais construire d’industrie locale de torréfaction ou de consommation intérieure. Ce choix stratégique l’a rendue vulnérable à chaque chute des cours, contrairement au Brésil ou à l’Éthiopie, cités en exemple par l’expert.
Pour sortir de l’impasse, Denis Seudieu préconise une rupture franche : s’inspirer de ces pays où la consommation locale et la transformation absorbent une part croissante de la récolte, isolant ainsi les producteurs de la volatilité. Le gouvernement ivoirien affiche cette orientation depuis 2013, avec des réformes visant à structurer les chaînes de valeur. Les premiers résultats sont visibles : le prix garanti au producteur a bondi de 900 FCFA le kilo en 2023-2024 à 1 700 FCFA pour la campagne 2025-2026. Reste à transformer ce levier tarifaire en industrialisation concrète.
La marge de manœuvre existe. La Côte d’Ivoire dispose d’une recherche agronomique reconnue et d’un accès direct au marché régional ouest africain, vaste et sous exploité pour le café. Mais le défi est industriel et culturel : il faut former des torréfacteurs, équiper des unités de transformation, et surtout stimuler la consommation locale sur un continent où le thé et les boissons gazeuses dominent encore. L’expert est clair : exporter brut, c’est continuer à subir. Transformer sur place, c’est enfin décider.
Les signaux d’optimisme ne manquent pas, à condition de ne pas les confondre avec des acquis. La hausse des prix bord champ n’a de sens que si elle s’accompagne d’investissements dans la logistique et la qualité. À l’inverse, sans débouchés locaux stables, les paysants pourraient à nouveau délaisser le café dès la prochaine chute des cours. L’histoire ivoirienne enseigne une leçon brutale : miser sur une seule culture d’exportation sans transformation intérieure, c’est bâtir sur du sable. Le café peut redevenir un moteur, mais à une condition intenable pour le statu quo : arrêter d’envoyer les grains bruts pour enfin les valoriser chez soi.



