Le basculement de la gravité économique mondiale est en marche, et l’Afrique se trouve désormais au cœur de cette recomposition. Réunis au forum économique international de Saint Pétersbourg, Vladimir Poutine et plusieurs dirigeants des BRICS ont affirmé que le bloc représentait désormais près de la moitié de la croissance mondiale du PIB, avec des échanges internes ayant franchi le seuil symbolique des 1 000 milliards de dollars. Mais l’annonce la plus stratégique vient de Tanzanie : d’ici 2050, un quart de l’humanité sera africain, et neuf des vingt économies mondiales les plus dynamiques seront sur le continent.
Les BRICS, qui rassemblent Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud et leurs nouveaux partenaires, pèsent aujourd’hui environ 40 % du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat. Sur les cinq dernières années, ils ont généré 49 % de la croissance annuelle mondiale du PIB. Leur part dans les exportations mondiales de marchandises a plus que doublé depuis la création du groupe, atteignant près d’un quart du total. Surtout, ils captent désormais plus d’un tiers des exportations de haute technologie, avec la Chine en tête sur les brevets d’intelligence artificielle, l’Inde sur les logiciels, et la Russie sur le nucléaire civil et les services numériques. Ce n’est plus une tendance, c’est une bascule.
Ce rééquilibrage s’inscrit dans une déglobalisation relative et une fragmentation accrue des chaînes de valeur depuis la guerre en Ukraine et les sanctions contre Moscou. Longtemps considérée comme une simple pourvoyeuse de matières premières, l’Afrique voit sa position changée sous la pression démographique et la quête de nouveaux marchés par les puissances émergentes. L’Union africaine est devenue membre permanent du G20, et la Zone de libre échange continentale africaine (ZLECAf) crée le plus grand marché mondial en population. Pourtant, l’intégration économique africaine reste freinée par des infrastructures lacunaires, des conflits internes et une dépendance persistante aux financements occidentaux.
Les prochaines années diront si l’Afrique parvient à transformer cet intérêt stratégique en autonomie réelle. La présidente tanzanienne Samia Suluhu Hassan a martelé que son pays avait déjà attiré 12 milliards de dollars d’investissements directs étrangers en 2025, grâce à des réformes rapides comme le guichet unique et l’enregistrement en ligne des entreprises. Mais le risque est grand de voir les BRICS reproduire en Afrique les schémas extractifs qu’ils dénoncent chez les Occidentaux. La véritable perspective, c’est qu’avec un milliard de classes moyennes attendues, l’Afrique devienne non plus une cible mais un acteur de ses propres chaînes de valeur.
En marge du forum, la Russie et l’Ouzbékistan ont lancé la construction d’une centrale nucléaire, illustrant la montée des coopérations techniques entre États des BRICS et leurs partenaires. Le président ouzbek Mirziyoyev a annoncé un portefeuille de projets communs avec Moscou dépassant les 50 milliards de dollars, couvrant énergie, agroalimentaire, logistique et technologies. Ce n’est pas un hasard : en devenant État partenaire des BRICS en 2025, l’Ouzbékistan cherche à sortir de l’enclavement et à diversifier ses alliances. Pour l’Afrique, cet exemple montre qu’une diplomatie économique offensive, adossée à des réformes internes crédibles, peut produire des résultats concrets sans attendre l’aide occidentale.
Reste une question que les discours de Saint Pétersbourg ont soigneusement évitée : ces promesses suffiront elles à faire émerger une Afrique industrielle, ou prépareront elles simplement une nouvelle dépendance ? La ZLECAf n’a pas encore résolu les blocages douaniers entre pays africains. Les investissements russes et chinois, massifs dans les mines et les hydrocarbures, restent modestes dans l’éducation et la santé. Si l’Afrique ne fixe pas ses propres règles du jeu, le basculement annoncé pourrait n’être qu’un changement de propriétaire, non une émancipation. Les dirigeants africains présents à SPIEF l’ont compris, au moins en paroles. Reste à vérifier dans les faits.



