Le chef de l’État tchadien, Mahamat Idriss Déby Itno, a reçu ce 10 août au Palais Toumaï le colonel Michaël Randrianirina, président de la Refondation de Madagascar, et le général Horta N’Tam, président de transition de Guinée-Bissau, arrivés en fin de journée à N’Djamena. Une visite éclair de haut niveau, qui coïncide avec la célébration, le lendemain, du 66e anniversaire de l’indépendance du Tchad. Au-delà du protocole, ces présences croisées traduisent une volonté affirmée de resserrer les liens bilatéraux entre trois États africains aux trajectoires politiques pourtant très contrastées.
Accueillis sur le tarmac par le Premier ministre Allah-Maye Halina, les deux dirigeants ont d’emblée été placés au rang d’invités d’honneur des festivités nationales. Mais le volet diplomatique a pris le pas sur le seul cérémonial : dès son arrivée, le colonel Randrianirina s’est entretenu en tête-à-tête avec le président Déby, abordant les axes de coopération existants entre le Tchad et Madagascar et les pistes de renforcement dans des secteurs encore peu explorés. La teneur des échanges n’a pas été dévoilée, mais l’absence de communiqué conjoint suggère des discussions exploratoires davantage que des annonces concrètes.
Ce déplacement intervient dans un climat régional marqué par une recomposition sécuritaire et diplomatique rapide. Le Tchad, pivot historique de la lutte antijihadiste au Sahel, cherche à diversifier ses partenariats africains après plusieurs années focalisées sur la France et les pays du Golfe. Madagascar, en pleine transition politique sous la houlette de Randrianirina – un militaire issu du coup de force de 2021 –, tente de sortir de son isolement continental. Quant à la Guinée-Bissau, le général Horta N’Tam y assure une transition fragile après la dissolution des institutions en 2023. Trois régimes en quête de légitimité et de visibilité, qui trouvent dans ce type de sommets parallèles une vitrine utile.
Au-delà du 11 août, ces rencontres pourraient ouvrir la voie à des accords techniques dans les domaines de la formation militaire, des ressources minières ou de l’énergie, trois secteurs où les besoins tchadiens croisent les ambitions malgaches et bissau-guinéennes. Mais l’exercice comporte des risques : en accueillant deux présidents issus de transitions controversées, N’Djamena s’expose à des critiques sur son attachement affiché à la stabilité constitutionnelle. Pour les trois capitales, l’enjeu est désormais de transformer ce geste politique en coopération durable, sans que l’événement ne reste un simple feu d’artifice médiatique.
La concomitance des calendriers ne doit rien au hasard : Madagascar célèbre sa propre indépendance le 26 juin, la Guinée-Bissau le 24 septembre. Choisir de répondre à l’invitation tchadienne, en pleine période estivale alors que les agendas politiques sont habituellement ralentis, envoie un signal de disponibilité diplomatique rare. Des sources proches du ministère des Affaires étrangères tchadien évoquent également des échanges préliminaires sur des dossiers multilatéraux – notamment la réforme de l’Union africaine et les modalités d’une présence renforcée des pays francophones de l’océan Indien dans les instances sahéliennes.
Cette tripartite inédite révèle surtout une tendance de fond : les dirigeants militaires ou semi-militaires africains privilégient désormais les réseaux de pair à pair, contournant les cadres institutionnels souvent jugés trop lents. Le général Déby, le colonel Randrianirina et le général Horta N’Tam partagent une même culture du commandement et une méfiance commune envers les pressions extérieures. Mais cette affinité ne suffira pas à bâtir des projets solides. Sans feuille de route claire, sans échéances ni indicateurs, ces déclarations d’intention risquent de s’évanouir aussi vite que les salves d’artillerie du 11 août.
Reste une interrogation : à quoi servira cette visite si elle n’est suivie d’aucun engagement chiffré ni d’aucune mission technique conjointe dans les prochains mois ? L’histoire récente du continent regorge de rendez-vous présidentiels dont il ne reste que des photographies officielles. Pour que N’Djamena, Antananarivo et Bissau tirent un véritable bénéfice de ce rapprochement, il leur faudra rapidement concrétiser les discussions par des mémorandums d’entente et, surtout, par une évaluation transparente des intérêts mutuels. Faute de quoi, ce 66e anniversaire ne restera qu’une parenthèse diplomatique, agréable mais vide de lendemains.



