Quinze ans après l’adoption de la Convention de l’OIT sur les travailleurs domestiques, l’Afrique peine à garantir les droits fondamentaux des personnes employées dans ce secteur. Selon les données présentées lors d’un forum sous-régional ouvert le lundi 19 octobre à Dakar, plus de 80 % des travailleurs domestiques du continent exercent dans le secteur informel, privés de contrats écrits et de protection sociale.
La directrice de l’équipe technique d’appui au travail décent de l’OIT, Samira Daoud, a souligné le poids de cette informalité lors du forum sénégalais, appelant les employeurs à mesurer les avantages de la formalisation. Les chiffres confirment l’ampleur du phénomène. Au Bénin, 98,4 % des emplois domestiques étaient informels en 2025, selon l’OIT, et la plupart des contrats demeurent verbaux. Au Kenya, une évaluation publiée en février 2026 révèle que sept travailleurs domestiques sur dix exercent sur la base d’accords oraux, moins d’un sur dix disposant d’un contrat écrit, et plus de la moitié ne bénéficiant d’aucune forme de protection sociale. Ces données illustrent un décalage persistant entre la reconnaissance juridique du travail domestique comme activité professionnelle et l’accès effectif des travailleurs à leurs droits.
Le travail domestique occupe une place structurante dans l’économie des ménages africains : il facilite l’organisation de la vie quotidienne et permet à d’autres personnes d’exercer leurs activités professionnelles. Le secteur représente environ 9,6 millions de personnes de plus de 15 ans sur le continent, selon les estimations de l’OIT publiées en juin 2025, et 15,8 % des femmes salariées d’Afrique selon les données statistiques de 2019. La Convention n°189 de l’OIT, adoptée le 16 juin 2011 et entrée en vigueur le 5 septembre 2013, fixe des normes spécifiques en matière de rémunération, de repos et de protection sociale. Elle n’a toutefois été ratifiée que par 40 pays à ce jour, et sa ratification ne suffit pas à garantir l’application effective des droits sur le terrain. La nature même de la relation de travail, nouée dans la sphère privée, complique l’encadrement et le contrôle.
L’initiative TRADOM, lancée par l’OIT en février 2025, vise précisément à produire des données préparatoires et à accompagner la formalisation du secteur. Les évaluations en cours au Bénin et au Kenya devraient nourrir les politiques nationales dans les mois à venir. L’exemple sud-africain montre qu’un dispositif de protection peut inclure cette catégorie de travailleurs : depuis 2003, ceux-ci sont couverts par le fonds d’assurance chômage (UIF), selon l’OIT. Cette expérience demeure toutefois une exception sur le continent, et son existence ne garantit pas que tous les travailleurs concernés accèdent effectivement aux droits prévus. La formalisation reste donc au centre des enjeux soulevés par l’OIT, sans que l’on sache encore si les engagements pris lors du forum de Dakar se traduiront par des réformes concrètes.
La question de la formalisation ne se réduit pas à la signature de contrats. Elle implique également la sensibilisation des employeurs, souvent des particuliers, à leurs obligations, ainsi que la mise en place de mécanismes de contrôle adaptés à un secteur où le lieu de travail est le domicile privé. Les travailleurs domestiques qui accompagnent des personnes handicapées, étudiés au Kenya, cumulent les vulnérabilités : faible recours aux contrats écrits, lacunes de la couverture sociale et dépendance à l’égard d’accords oraux. Pour les organisations syndicales et les associations de travailleurs domestiques, la priorité consiste à obtenir des garanties minimales en matière de rémunération, de repos et de protection sociale, avant même d’envisager une formalisation complète. Le forum de Dakar a au moins eu le mérite de poser publiquement la question ; reste à savoir si les États africains transformeront cette reconnaissance en droits effectifs.



