La remise, le vendredi 28 février, de seize militaires sierra-léonais aux autorités de Freetown par la Guinée met fin à une semaine de tensions diplomatiques. L’incident, survenu dans une zone frontalière mal définie, illustre la fragilité des relations de voisinage en Afrique de l’Ouest et la sensibilité des questions de souveraineté territoriale. Le règlement rapide de cette crise, par la voie diplomatique, est un signal positif pour la stabilité régionale, alors que les deux pays font face à des défis internes de sécurité.
Le vendredi 28 février 2024, le gouvernement sierra-léonais a annoncé que seize de ses militaires, interpellés en début de semaine par les forces de défense guinéennes, avaient été remis à leurs autorités nationales. La cérémonie de restitution s’est déroulée sous l’égide d’une délégation conduite par le ministre sierra-léonais des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, Alhaji Timothy Kabba, dépêché à Conakry pour gérer la crise.
L’incident initial remonte à la nuit du 25 au 26 février. Selon la version guinéenne, des patrouilles ont intercepté un groupe de seize militaires sierra-léonais armés sur son territoire, à environ 1,4 km de la frontière, dans le district de Koudaya (préfecture de Faranah). Conakry affirme que ces éléments avaient installé un campement et hissé leur drapeau national. Leurs équipements ont été saisis et une enquête judiciaire avait été ouverte.
Cette version a été immédiatement contestée par Freetown. Les autorités sierra-léonaises ont déclaré que leurs soldats participaient à la construction d’un poste frontalier dans la localité de Kaleyereh (district de Falaba), et ont accusé en retour des soldats guinéens d’avoir franchi la ligne de démarcation. Face à cette crise, Freetown avait exigé une libération « sûre et inconditionnelle » de ses hommes et annoncé l’envoi d’une mission d’établissement des faits.
La Guinée et la Sierra Leone partagent une frontière poreuse de plusieurs centaines de kilomètres. Une escalade militaire entre les deux pays créerait une poche d’instabilité dangereuse, que des groupes non-étatiques pourraient exploiter. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), bien que traversant une crise interne, reste un cadre de référence pour la résolution pacifique des différends, et les deux capitales ont intérêt à ne pas apparaître comme des facteurs de déstabilisation.
Les deux pays sont dirigés par des régimes issus de processus politiques distincts mais confrontés à des défis de sécurité intérieure. La Guinée, sous la direction du Général Mamadi Doumbouya, est engagée dans une transition politique dont l’issue et le calendrier sont scrutés. La Sierra Leone, quant à elle, a été secouée par une tentative de coup d’État en novembre 2023, révélant des fractures au sein de son appareil sécuritaire. Dans ce contexte, ni Conakry ni Freetown n’ont intérêt à ouvrir un nouveau front extérieur.
La réaction de Freetown, alliant une exigence ferme de libération à l’envoi immédiat d’une mission diplomatique de haut niveau, a créé les conditions d’une désescalade. En acceptant de recevoir cette délégation et en libérant les soldats sans condition publique préalable, Conakry a privilégié le rapport de force diplomatique à l’affrontement, cherchant à capitaliser sur cette “victoire” initiale tout en évitant l’isolement.
Le principal gagnant est la diplomatie régionale. Les deux gouvernements sortent renforcés en interne pour avoir su gérer une crise sensible sans effusion de sang. Le gouvernement guinéen, bien qu’il ait dû faire machine arrière en libérant les soldats, a démontré sa détermination à défendre son intégrité territoriale. Le gouvernement sierra-léonais a, quant à lui, prouvé sa capacité à protéger ses citoyens en uniforme par la voie diplomatique. Il n’y a pas de perdant apparent, si ce n’est le principe de la clarification urgente de la frontière.
Les marges de manœuvre des deux présidents étaient étroites. Pour le Président sierra-léonais Julius Maada Bio, ne pas obtenir la libération de ses soldats aurait été perçu comme un aveu de faiblesse, dangereux après la tentative de putsch de 2023. Pour le Général Doumbouya, transformer un incident frontalier en crise ouverte aurait brouillé son image de garant de la souveraineté et de la stabilité, et aurait pu susciter des pressions internationales inopportunes.
La décrispation immédiate permet de rétablir la communication entre les forces de défense des deux pays. On peut s’attendre à la réactivation ou la mise en place de patrouilles mixtes et de mécanismes de communication directe entre commandants de zones frontalières pour éviter qu’un tel incident ne se reproduise. La question de l’enquête judiciaire ouverte par Conakry reste en suspens, mais pourrait être classée sans suite par souci d’apaisement.
Cet incident souligne l’urgence de matérialiser et de gérer conjointement la frontière. L’enjeu stratégique devient la délimitation précise de la frontière, un processus long et coûteux. À défaut, d’autres incidents sont probables. Cela pourrait relancer des initiatives sous-régionales, via l’Union du Fleuve Mano (UFM), pour la gestion concertée des espaces transfrontaliers, incluant des projets de développement économique local pour fixer les populations et réduire les activités illicites (contrebande, trafic).



