L’opposant camerounais en exil Issa Tchiroma Bakary, ancien ministre et candidat à la présidentielle, a déposé deux plaintes devant le tribunal judiciaire de Paris contre le président Paul Biya et une vingtaine de hauts responsables du régime. Il invoque le principe de compétence universelle pour dénoncer la répression des manifestations consécutives à l’élection présidentielle du 12 octobre 2025, ainsi que les détentions arbitraires qu’il qualifie d’« illégales » et massives.
Les plaintes visent directement Paul Biya, au pouvoir depuis plus de quarante ans, mais aussi des figures clés du régime : le secrétaire général de la présidence Ferdinand Ngoh Ngoh, plusieurs ministres, ainsi que des responsables de l’armée, de la gendarmerie et de la police. Issa Tchiroma, aujourd’hui réfugié en Gambie, affirme avoir mené une enquête minutieuse pour établir la chaîne de responsabilités, des donneurs d’ordre aux exécutants. Selon lui, plusieurs milliers de Camerounais sont toujours détenus dans des conditions contraires aux droits fondamentaux.
Cette offensive judiciaire intervient après une élection présidentielle contestée que l’opposition a dénoncée comme frauduleuse. La répression qui a suivi a fait plusieurs morts et provoqué des vagues d’arrestations. Le pouvoir camerounais a toujours rejeté ces accusations, qualifiant les contestations de tentatives de déstabilisation. Issa Tchiroma, qui fut lui-même membre du gouvernement sous Paul Biya avant de basculer dans l’opposition, connaît de l’intérieur l’appareil qu’il attaque aujourd’hui. Son exil en Gambie, pays sans extradition vers le Cameroun, lui offre une relative sécurité.
La plainte déposée à Paris ouvre une voie judiciaire incertaine mais juridiquement fondée. Comme le rappelle Maître Calvin Job, avocat aux barreaux du Cameroun et de Paris, le tribunal judiciaire de Paris peut activer la compétence universelle sans exiger de lien territorial avec la France. Toutefois, ce type de procédure prend des années et se heurte souvent à l’immunité des chefs d’État en exercice. Pour les avocats d’Issa Tchiroma, cette saisine n’est qu’une première étape avant d’autres recours devant des mécanismes internationaux compétents en matière de droits humains.
Du côté du pouvoir camerounais, le mépris est affiché. Joint par téléphone, Grégoire Owona, ministre et secrétaire général adjoint du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), estime que l’ancien candidat cherche seulement à attirer l’attention. « Tchiroma a un besoin d’existence qui justifie ce qu’il fait. Le RDPC travaille à la préparation des prochaines élections », a‑t‑il déclaré. Une réponse qui ne dissipe pas le malaise : en ignorant la portée juridique de la plainte, le régime prend le risque de voir la justice française instruire, à terme, des faits qui pourraient salir davantage son image internationale. Pour Issa Tchiroma, l’enjeu dépasse le symbolique : il s’agit de briser l’omerta judiciaire qui protège, depuis des décennies, les rouages de la répression au Cameroun.



