L’Assemblée populaire nationale et le Conseil de la nation s’apprêtent à examiner un projet de révision constitutionnelle présenté par les autorités algériennes comme une simple mise à jour technique. Pourtant, une lecture attentive du texte révèle une tout autre ambition. Il ne s’agit pas de retouches mineures, mais d’un élargissement décisif des prérogatives du président Abdelmadjid Tebboune, notamment en ce qui concerne la nomination des hauts magistrats et l’organisation des scrutins. En apparence administratif, le projet modifie en réalité l’équilibre des pouvoirs en faveur de l’exécutif.
Le texte soumis aux parlementaires accorde au chef de l’État un rôle central dans la nomination des juges et renforce son contrôle sur les instances chargées de superviser les élections. Concrètement, cela signifie que le président, déjà détenteur d’une large légitimité issue de sa réélection, pourra désormais peser plus directement sur deux leviers stratégiques : l’indépendance de la justice et la régularité des processus électoraux. Dans un système où les contre-pouvoirs sont historiquement faibles, cette consolidation institutionnelle réduit un peu plus l’autonomie formelle des autres corps constitués, à commencer par le Parlement.
Cette réforme ne surgit pas de nulle part. Elle s’inscrit dans une séquence politique ouverte par le mouvement de contestation populaire du Hirak, en 2019, et la recomposition du pouvoir qui a suivi. Après avoir été élu sur une promesse de rupture avec l’ancien système, Abdelmadjid Tebboune a progressivement recentré l’exercice du pouvoir autour de la présidence. Ces dernières années, l’espace public a connu un net resserrement, avec des poursuites judiciaires visant des figures de l’opposition et une gestion plus restrictive des libertés collectives. La révision constitutionnelle vient aujourd’hui donner une assise juridique à cette dynamique de concentration.
À court terme, ce renforcement des prérogatives présidentielles pourrait permettre à l’exécutif d’accélérer certaines décisions dans un contexte régional marqué par l’instabilité et des urgences économiques. Mais à moyen terme, il soulève des questions fondamentales. La crédibilité des futures élections, la confiance des investisseurs étrangers et la transparence institutionnelle risquent d’en pâtir, dans un pays où la légitimité des processus électoraux est déjà régulièrement mise en doute. L’équilibre global du système politique en sortira modifié, avec un Parlement réduit à un rôle de chambre d’enregistrement.
Dans les coulisses du pouvoir, cette réforme ne peut être comprise sans prendre en compte la relation stratégique entre la présidence et l’institution militaire. L’armée, pilier central du régime depuis l’indépendance, demeure un acteur incontournable. Si plusieurs observateurs perçoivent dans ce texte une volonté du président d’accroître sa marge de manœuvre personnelle face à l’état-major, rien n’indique pour l’instant une rupture dans le partenariat historique entre les deux pôles. Les arbitrages délicats, notamment sur les nominations sensibles, continueront de se négocier dans l’entre-soi du sommet de l’État.
Sur le plan diplomatique, cette consolidation intervient alors que l’Algérie entend jouer un rôle accru sur la scène africaine et méditerranéenne. Mais un système politique perçu comme de plus en plus verrouillé risque de peser sur l’image d’ouverture que le pays cherche à projeter. Les partenaires internationaux, attentifs à la stabilité juridique autant qu’à la stabilité sécuritaire, suivront de près la mise en œuvre concrète de ces nouvelles prérogatives présidentielles. Ce qui se joue aujourd’hui dans l’enceinte parlementaire dépasse donc largement le simple cadre technique annoncé par les autorités.



