La holding gabonaise ACK a annoncé dimanche le rachat de Colas Gabon, filiale du géant français Colas International et premier acteur de la construction routière dans le pays. Cette opération, dont le montant n’a pas été divulgué, met fin à près de soixante ans de domination française sur un secteur stratégique hérité de l’époque coloniale. Elle intervient après les récentes prises de participation majoritaires de l’État gabonais dans le pétrole et le transport aérien.
Concrètement, ACK récupère l’intégralité des actifs de Colas Gabon : équipements lourds, installations de fabrication, titres miniers, mais aussi et surtout le personnel qualifié et le savoir‑faire technique accumulé en quarante ans de présence sur le terrain. Selon Patrice Revangue Zavroza, administrateur général de Mika Service, une filiale d’ACK, l’objectif est de capitaliser sur cette expertise internationale pour renforcer les capacités locales. La holding devient ainsi le premier opérateur privé gabonais des ponts et chaussées.
Ce rachat ne tombe pas dans un vide économique. Le Gabon, pays producteur de pétrole, souffre d’un retard criant en matière de routes : soixante-six ans après l’indépendance, plusieurs localités restent enclavées, freinant l’accès aux marchés et aux services de base. Jusqu’ici, Colas Gabon décrochait la plupart des grands contrats grâce à ses moyens techniques supérieurs, verrouillant de fait le marché au profit du groupe français. L’opération s’inscrit dans une volonté politique affirmée de prise en main de l’économie par les nationaux, déjà concrétisée dans les secteurs pétrolier et aérien.
À court terme, le transfert de propriété ne changera pas radicalement le paysage des chantiers : ACK hérite d’une machine rodée et de contrats en cours. La vraie bascule se jouera sur la capacité de la holding à maintenir le niveau d’exigence technique tout en accélérant le désenclavement des zones reculées. Les pouvoirs publics observeront de près si cette reprise nationale se traduit par davantage de routes bitumées à budget constant. À moyen terme, l’État pourrait exiger des parts dans d’autres filiales étrangères, suivant une logique de souveraineté sectorielle progressive.
Un silence pèse sur les conditions financières et juridiques de la transaction. Aucune information n’a filtré sur d’éventuels financements publics déguisés, ni sur la part éventuelle de l’État dans l’opération. Or, sans transparence sur le prix et les modalités, ce type de rachat peut cacher des transferts de dette ou des avantages non concurrentiels. À l’inverse, si ACK réussit à démontrer qu’une entreprise privée gabonaise peut reprendre et faire prospérer un ancien fleuron colonial, cela deviendrait un modèle pour d’autres pays d’Afrique centrale cherchant à renégocier leur dépendance infrastructurelle.
Reste une question ouverte : la qualité des routes va‑t‑elle s’améliorer pour le citoyen ordinaire ? La domination française n’avait pas empêché l’enclavement chronique ; la mainmise gabonaise non plus, si elle n’est pas accompagnée d’une hausse des investissements publics et d’une lutte contre les pratiques de corruption dans l’attribution des marchés. Le rachat d’ACK est une condition nécessaire, mais loin d’être suffisante. Le vrai test aura lieu sur le terrain, dans la boue des pistes abandonnées et sous les pneus des camionneurs qui, eux, jugeront l’indépendance économique à l’aune du temps de trajet.



