Le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a soumis un avant projet de révision constitutionnelle qui remplace la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 par la Charte du Mandé dans le préambule. Ce changement symbolique, présenté comme une rupture avec l’héritage colonial français, inscrit désormais les valeurs endogènes africaines au cœur de la loi fondamentale sénégalaise. Une décision qui interroge autant qu’elle affirme une volonté politique de réappropriation identitaire.
La Charte du Mandé, également appelée Charte de Kurukanfuga, date de 1236. Proclamée après la victoire de Soundjata Keïta sur Soumaoro Kanté à la bataille de Kirina, elle est considérée par ses défenseurs comme l’une des plus anciennes constitutions écrites au monde. Composée de 44 articles, elle prône la paix sociale, l’inviolabilité de la personne humaine, l’abolition des razzias esclavagistes, la liberté d’expression, l’éducation, la sécurité alimentaire ou encore le cousinage à plaisanterie. L’Unesco l’a inscrite en 2009 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
Ce retour à la Charte du Mandé s’inscrit dans un mouvement plus large de refondation des références juridiques africaines, porté par une génération de dirigeants assumant une décolonisation intellectuelle. Depuis son élection, Bassirou Diomaye Faye multiplie les signaux d’un changement de logiciel politique : souveraineté monétaire, remise en cause des accords militaires avec la France, et désormais réécriture du récit constitutionnel. En substituant la référence française par une référence mandingue, le pouvoir sénégalais affirme que l’universalisme des droits n’a pas attendu les Lumières européennes.
Pourtant, la Charte du Mandé ne fait pas l’unanimité chez les historiens. Transmise oralement pendant sept siècles par les griots, elle n’a été transcrite qu’en 1998, lors d’un atelier réuni à Kankan en Guinée, rassemblant communicateurs des radios rurales, chercheurs et traditionalistes. Francis Simonis, spécialiste des sociétés mandingues à l’université d’Aix Marseille, est sans appel : « Ce document a été fait au XXe siècle. Il n’a aucune consistance historique et résulte d’une série de confusions et de manipulations. » Une critique que les partisans de la charte balaient en rappelant que la tradition orale n’est pas inférieure à l’écrit.
L’historien malien Moussa F. Coulibaly, ancien enseignant à l’École normale supérieure de Bamako, défend pour sa part l’authenticité des principes moraux et politiques véhiculés par la charte, même si leur mise en forme écrite est récente. « Beaucoup d’intellectuels africains et d’hommes politiques se servent de la Charte du Mandé comme base de réflexion pour réinventer l’avenir de l’Afrique sur des valeurs endogènes », explique t il. Reste que son usage dans une constitution contemporaine pose une question de fond : peut on gouverner un État moderne de 18 millions d’habitants, multiculturel et urbain, avec des principes élaborés au XIIIe siècle pour un empire précolonial ?
Le président sénégalais semble prêt à prendre ce risque. L’avant projet est désormais soumis à l’appréciation des citoyens et des juristes. La référence à la Révolution française disparaît, mais la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, à laquelle le Sénégal est signataire, reste en vigueur. Le vrai débat n’est donc pas juridique mais politique et symbolique. En tournant le dos à 1789 sans renier les droits fondamentaux, Diomaye Faye tente une synthèse inédite : ancrer la démocratie sénégalaise dans une légitimité africaine assumée, quitte à braver les critiques des historiens et les inquiétudes des partenaires européens.
Les différents articles de la Charte du Mandé
DE L’ORGANISATION SOCIALE
Article 1 : La société du grand Mandé est divisée en seize (16) porteurs de carquois, cinq (5) classes de marabouts, quatre (4) classes de Nyamakalas (hommes de caste), une (1) classe de serfs (esclaves) (Mofé molu). Chacun de ces groupes a une activité et un rôle spécifiques.
Article 2 : Les Nyamakalas se doivent de dire la vérité aux chefs, d’être leurs conseillers et de défendre par le verbe les règles établies et l’ordre sur l’ensemble du royaume.
Article 3 : Les Morikandas lolu (les cinq classes de marabouts) sont nos maîtres et nos éducateurs en islam. Tout le monde leur doit respect et considération.
Article 4 : La société est divisée en classes d’âge. A la tête de chacune d’elles est élu un chef. Font partie de la classe d’âge, les personnes (hommes ou femmes) nées au cours d’une période de trois années consécutives. Les Kangbès (classe internationale entre les jeunes et les vieux) doivent être conviés à participer à la prise des grandes décisions concernant la société.
Article 5 : Chacun a le droit à la vie et à la préservation de son intégrité physique. En conséquence, toute tentation d’enlever la vie à son prochain est punie de la peine de mort.
Article 6 : Pour gagner la bataille de la prospérité, il est institué le Kön gbèn Wölö (un mode de surveillance) pour lutter contre la paresse et l’oisiveté.
Article 7 : Il est institué entre les Mandenkas, le Sanankuya (cousinage à plaisanterie) et le tanamanyoya (forme de totémisme). En conséquence, aucun différend né entre ces groupes ne doit dégénérer, le respect de l’autre étant la règle. Entre beaux-frères et belles-sœurs, entre grands parents et petits, la tolérance et le chahut doivent être le principe.
Article 8 : La Famille Keïta est désignée famille régnante sur l’empire.
Article 9 : L’éducation des enfants incombe à l’ensemble de la société. La puissance paternelle appartient en conséquence à tous.
Article 10 : Adressons-nous mutuellement les condoléances.
Article 11 : Quand votre femme ou votre enfant fuit, ne le poursuivez par chez le voisin.
Article 12 : La succession étant patrilinéaire, ne donnez jamais le pouvoir à un fils tant qu’un seul de ses pères vit. Ne donnez jamais le pouvoir à un mineur parce qu’il possède des liens.
Article 13 : N’offensez jamais les Nyaras.
Article 14 : N’offensez jamais les femmes, nos mères.
Article 15 : Ne portez jamais la main sur une femme mariée avant d’avoir fait intervenir sans succès son mari.
Article 16 : Les femmes, en plus de leurs occupations quotidiennes, doivent être associées à tous nos gouvernements.
Article 17 : Les mensonges qui ont vécu 40 ans doivent être considérés comme des vérités.
Article 18 : Respectons le droit d’aînesse.
Article 19 : Tout homme a deux beaux-parents : les parents de la fille que l’on n’a pas eue et la parole qu’on a prononcée sans contrainte aucune. On leur doit respect et considération.
Article 20 : Ne maltraitez pas les esclaves, accordez leur un jour de repos par semaine et faites en sorte qu’ils cessent le travail à des heures raisonnables. On est maître de l’esclave et non du sac qu’il porte.
Article 21 : Ne poursuivez pas de vos assiduités les épouses du chef, du voisin, du marabout, du féticheur, de l’ami et de l’associé.
Article 22 : La vanité est le signe de la faiblesse et l’humilité le signe de la grandeur.
Article 23 : Ne vous trahissez jamais entre vous. Respectez la parole d’honneur.
Article 24 : Ne faites jamais du tort aux étrangers.
Article 25 : Le chargé de mission ne risque rien au Mandé.
Article 26 : Le taureau confié ne doit pas diriger le parc.
Article 27 : La jeune fille peut être donnée en mariage dès qu’elle est pubère sans détermination d’âge. Le choix de ses parents doit être suivi quelque soit le nombre des candidats.
Article 28 : Le jeune homme peut se marier à partir de 20 ans.
Article 29 : La dot est fixée à 3 bovins : un pour la fille, deux pour son père et sa mère.
Article 30 : Venons en aide à ceux qui en ont besoin.
II. DES BIENS
Article 31 : Il y a cinq façons d’acquérir la propriété : l’achat, la donation, l’échange, le travail et la succession. Toute autre forme sans témoignage probant est équivoque.
Article 32 : Tout objet trouvé sans propriétaire connu ne devient propriété commune qu’au bout de 4 ans.
Article 33 : La quatrième mise bas d’une génisse confiée est la propriété du gardien.
Article 34 : Un bovin doit être échangé contre quatre moutons ou quatre chèvres.
Article 35 : Un œuf sur quatre est la propriété du gardien de la poule pondeuse.
Article 36 : Assouvir sa faim n’est pas de vol si on n’emporte rien dans son sac ou sa poche.
III. DE LA PRÉSERVATION DE LA NATURE
Article 37 : Fakombé est désigné chef des chasseurs. Il est chargé de préserver la brousse et ses habitants pour le bonheur de tous.
Article 38 : Avant de mettre le feu à la brousse ne regardez pas à terre, levez la tête en direction de la cime des arbres.
Article 39 : Les animaux domestiques doivent être attachés au moment des cultures, libérés après les récoltes. Le chien, le chat, le canard et la volaille ne sont pas soumis à cette mesure.
IV. DISPOSITIONS FINALES
Article 40 : Respectez la parenté, le mariage et le voisinage.
Article 41 : Tuez votre ennemi, ne l’humiliez pas.
Article 42 : Dans les grandes assemblées, contentez-vous de vos légitimes représentants et tolérez–vous les uns les autres.
Article 43 : Balla Fassèkè Kouyaté est désigné grand chef des cérémonies et médiateur principal du Mandé. Il est autorisé à plaisanter avec toutes les tribus, en priorité avec la famille royale.
Article 44 : Tous ceux qui enfreindront à ces règles seront punis. Chacun est chargé de l’application stricte de ces articles.



