Aucun pays africain ne peut, à lui seul, encadrer efficacement la montée en puissance des cryptoactifs et des cybermenaces associées. C’est le constat partagé par plusieurs gouverneurs de banques centrales du continent, réunis vendredi 8 mai à Dakar à l’occasion de la troisième conférence internationale de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Ils plaident pour une réponse réglementaire collective, coordonnée au niveau régional et international.
Le gouverneur de la Banque centrale du Mozambique, Rogério Lucas Zandamela, a été le plus explicite : même les économies les plus avancées ne disposent pas, seules, des capacités techniques et humaines suffisantes pour réguler un secteur aussi mondialisé et volatile. Son homologue de São Tomé-et-Príncipe, Agostinho Quaresma dos Santos Afonso Fernandes, a renchéri en appelant à une coordination renforcée entre institutions nationales, banques centrales sous régionales et organismes de protection des données. Tous estiment que le temps joue encore en faveur de l’Afrique, avant une adoption massive des cryptoactifs sur le continent.
Cette prise de position collective intervient dans un contexte de croissance rapide des échanges en cryptomonnaies en Afrique, portée par une jeunesse connectée, une inclusion financière encore fragile et des dévaluations monétaires récurrentes dans plusieurs zones. Pourtant, les cadres réglementaires nationaux restent largement disparates, parfois inexistants. La BCEAO et la BEAC, qui gèrent respectivement le franc CFA pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale, voient dans cette transition numérique une menace directe pour leur monopole d’émission et leur capacité à stabiliser les économies locales.
Les gouverneurs ne rejettent pas les innovations technologiques, mais ils en appellent à une préparation méthodique. La priorité est d’harmoniser les approches réglementaires entre pays africains, puis avec les partenaires internationaux. Jean‑Claude Kassi Brou, gouverneur de la BCEAO, a indiqué que des discussions régionales sont déjà engagées pour bâtir une vision commune. En filigrane, c’est aussi la création potentielle de monnaies numériques de banque centrale (MNBC) qui se dessine, comme alternative crédible aux cryptomonnaies privées.
Yvon Sana Bangui, gouverneur de la BEAC, a rappelé un point rarement mis en avant dans le débat public : la confiance institutionnelle reste « la véritable richesse du système financier ». Selon lui, aucune innovation technique ne saurait remplacer le rôle des banques centrales dans la préservation de la stabilité monétaire et la protection de l’épargne. Une mise en garde indirecte contre les discours trop enthousiastes sur une décentralisation totale de la finance.
Au delà des aspects technologiques, les responsables présents à Dakar ont insisté sur des dimensions plus politiques : gouvernance, inégalités d’accès aux services financiers, protection des consommateurs vulnérables face aux arnaques aux cryptomonnaies. Tous ont plaidé pour un renforcement accéléré des compétences techniques des régulateurs africains. Car sans formation de pointe à la cybersécurité et à l’analyse des actifs numériques, toute coopération régionale restera lettre morte.



