À Madagascar, la communauté albinos vit sous le choc. Un bébé de huit mois porté disparu, un enfant de douze ans tué, un jeune homme assassiné début avril : les crimes violents visant les personnes atteintes d’albinisme se multiplient ces derniers mois, principalement dans le sud et l’ouest du pays. Une dizaine d’interpellations ont eu lieu, mais la peur, elle, ne recule pas.
Ces attaques ne relèvent pas de violences ordinaires. Elles s’inscrivent dans un système de croyances mystiques qui attribuent aux corps des albinos des propriétés surnaturelles. Yeux renfermant des diamants ou de l’or, os et membres capables d’apporter richesse, pouvoir politique ou prospérité économique : autant de mythes tenaces qui transforment des êtres humains en cibles. L’association Albinos Madagascar évoque un climat « d’insécurité psychologique », où même une remarque bien intentionnée dans la rue peut être vécue comme une menace discriminante.
Ces violences ne surgissent pas de nulle part. Elles plongent leurs racines dans des traditions locales mêlées à une pauvreté extrême et à un accès très limité à l’éducation. Depuis des années, les personnes atteintes d’albinisme en Afrique subsaharienne sont victimes de trafics de membres, alimentés par des sorciers et des charlatans. À Madagascar, l’absence de cadre légal protecteur aggrave la situation. L’Assemblée nationale avait pourtant adopté un texte en 2023 pour mieux protéger cette population, mais la Haute Cour constitutionnelle en a bloqué la promulgation pour « incohérences juridiques », laissant un vide dangereux.
Sans loi spécifique, sans volonté politique affichée, et avec une justice centralisée à Antananarivo qui peine à instruire les dossiers locaux sous pression, l’impunité risque de s’installer. Les associations réclament désormais que les trois affaires récentes soient jugées dans la capitale, pour échapper aux pressions provinciales. Mais la réponse pénale ne suffira pas. Une campagne massive de sensibilisation, diffusée en dialectes régionaux sur les radios locales, apparaît comme l’unique outil capable de déconstruire, à long terme, ces croyances meurtrières.
L’avocate Olivia Rajerison, qui défend ces victimes oubliées, le martèle : l’albinisme est une condition génétique héréditaire, liée à un défaut de production de mélanine. Rien de mystique. Mais sur une île où la pauvreté pousse à chercher des solutions miracles, où l’occulte prospère dans l’ombre des faiblesses de l’État, la raison scientifique pèse peu face à la promesse d’une richesse soudaine. Chaque corps albinos devient alors une ressource. Chaque disparition, un silence de plus.
Josvah Maheny, vice président d’Albinos Madagascar, résume l’absurdité tragique de la situation : « On dit à nos membres de ne pas rester seuls dans la rue, de rentrer chez eux. Parfois c’est de l’inquiétude sincère. Mais c’est aussi une manière polie de nous dire qu’on n’a pas notre place dans l’espace public. » Dans une île où l’on traque un bébé de huit mois pour ses membres, cette phrase cesse d’être une précaution. Elle devient un aveu d’abandon.



