L’heure n’est plus aux vœux pieux. Réunis à Lomé, les ministres africains du transport aérien ont franchi un cap décisif en adoptant une déclaration qui transforme le Marché unique du transport aérien africain (MUTAA) en un projet doté d’une feuille de route contraignante. Ce n’est pas une simple déclaration d’intention, c’est un mécanisme de mise en œuvre qui engage les États à lever les barrières qui étouffent le secteur. Le message est clair : l’intégration économique passera par le ciel, et les atermoiements ne sont plus acceptables.
La Déclaration de Lomé ne se contente pas de réaffirmer l’attachement à la Décision de Yamoussoukro, elle attaque les murs les plus solides du protectionnisme aérien. Les ministres exigent la suppression des entraves à l’accès au marché, l’harmonisation des accords bilatéraux avec les principes du MUTAA, et une simplification radicale des procédures d’autorisation pour les compagnies. Concrètement, il s’agit de faire tomber les barrières non tarifaires et les lourdeurs administratives qui dissuadent les opérateurs et maintiennent une offre de vols artificiellement basse sur le continent.
Ce combat n’est pas nouveau, mais il prend un relief particulier avec l’entrée en vigueur de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Le MUTAA en est le prolongement logistique indispensable. Sans une connectivité aérienne fluide et abordable, les échanges commerciaux, le tourisme et l’investissement resteront des promesses théoriques. La Décision de Yamoussoukro, adoptée en 1999, avait déjà posé les bases d’une libéralisation, mais sa mise en œuvre est restée partielle, entravée par des intérêts nationaux et des réticences souverainistes. Lomé marque une rupture : les États reconnaissent que le bilatéralisme à géométrie variable est un frein à la compétitivité collective.
La feuille de route 2027-2028 et le mécanisme de suivi adoptés à Lomé sont les gages d’une volonté politique nouvelle. Mais le diable est dans les détails. Les ministres ont convenu d’agir sur les coûts, en ciblant les taxes et redevances qui plombent le prix des billets, et en plaidant pour une facilitation des visas. Ces mesures sont essentielles, mais elles se heurtent à la réalité budgétaire des États et à la réticence de certaines administrations. Le véritable test sera la capacité à traduire ces engagements en actes concrets, notamment en matière de surveillance des prix et de régulation, sans quoi le MUTAA restera un coquille vide.
Parallèlement, la déclaration intègre des dimensions souvent négligées : la modernisation des infrastructures, la transition écologique et le développement des compétences. L’appel à investir dans les carburants d’aviation durables et les technologies bas carbone est audacieux, mais il nécessite des capitaux que les États africains peinent à mobiliser. Le « Engagement de Solidarité CAFAC 2026-2028 » vise à combler ce déficit en sollicitant des financements publics et privés, ainsi qu’une assistance technique. Ce volet est crucial, car une aviation durable est aussi un impératif de souveraineté face aux futures régulations internationales.
Enfin, la déclaration de Lomé donne à l’Afrique un mandat clair pour porter une voix unie à la septième Conférence mondiale du transport aérien de l’OACI. C’est une opportunité stratégique pour défendre les intérêts du continent dans les négociations globales sur les normes de sécurité, l’environnement et la libéralisation. Mais cette ambition ne sera crédible que si les États traduisent leur solidarité affichée à Lomé par des actes concrets sur leurs propres territoires. Le MUTAA ne se décrète pas, il se construit chaque jour, contre les habitudes et les rentes de situation.



