Alors que le blocus iranien du détroit d’Ormuz prive le marché international de près d’un tiers de l’offre mondiale d’engrais, un acteur jusqu’ici discret sort du silence et impose une nouvelle donne. L’Office chérifien des phosphates, qui contrôle près de 70 % des réserves connues de la planète, a non seulement survécu à la tempête, mais il en sort renforcé. En reprogrammant de manière anticipée, dès le début du mois d’avril, un arrêt technique de maintenance qui devait avoir lieu au quatrième trimestre, le groupe marocain a su transformer une contrainte industrielle en un levier stratégique, avant d’annoncer, en juin, un retour à pleine capacité.
Ce réajustement n’a rien du hasard. Il est la conséquence logique d’une vision initiée dès 2010 par le roi Mohammed VI, bien avant que les institutions occidentales ne s’emparent des questions de souveraineté alimentaire africaine. Pendant quinze ans, l’OCP a méthodiquement bâti une indépendance opérationnelle, alors même que le soufre, un intrant critique pour la production de phosphate, voit son prix multiplié par six depuis le début de la crise. La Banque mondiale anticipe d’ailleurs une hausse de plus de 30 % du prix des engrais cette année, un choc que le Maroc semble, pour l’instant, mieux absorber que ses concurrents saoudiens ou qataris, contraints de réduire leur production.
Le contraste est saisissant avec un marché où la moitié du soufre et un tiers de l’ammoniac transitaient encore par le détroit d’Ormuz. Mais l’OCP avait anticipé. Depuis des années, le groupe a diversifié ses sources d’approvisionnement vers le Kazakhstan, le Canada, les États-Unis ou l’Europe, tout en verrouillant ses stocks jusqu’en juillet 2026. Ce n’est pas une simple prouesse logistique : c’est l’aboutissement d’une politique d’autonomie énergétique et hydrique, dans un pays structurellement aride, où l’on dessale aujourd’hui 320 millions de mètres cubes d’eau de mer par an, alimentant à la fois la plus grande mine de phosphate au monde à Khouribga et une partie de l’eau potable de Casablanca.
Dans ce contexte de tensions géopolitiques, l’OCP accélère sa mue industrielle vers le superphosphate triple, un produit moins gourmand en soufre et épargné par le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’Union européenne. Cette transition, qui portera sa part dans la production de 30 % à plus de la moitié en 2026, s’accompagne d’un tournant financier inédit : l’émission hybride de 1,5 milliard de dollars, la première du genre en Afrique, a été sursouscrite 4,6 fois par 176 investisseurs répartis dans 23 pays, signe que la confiance dans le modèle marocain dépasse désormais le seul cercle des bailleurs traditionnels.
Pour l’Afrique, qui importe 42 % de ses engrais phosphatés du Maroc et devra nourrir 2,5 milliards d’habitants en 2050, la stabilité de l’OCP est devenue une question de survie collective. Là où d’autres voient encore un débouché commercial, Rabat a construit, pendant quinze ans, un partenariat industriel sud-sud dont la Banque mondiale souligne aujourd’hui le rôle central dans l’architecture de la sécurité alimentaire mondiale. Le Maroc ne se contente plus de fournir des intrants : il exporte un modèle.
L’OCP peut-elle durablement contenir les tensions sur les prix et les approvisionnements quand ses propres stocks de soufre arriveront à échéance, dans quelques semaines ? Et que deviendra cette puissance industrielle quand la crise d’Ormuz s’apaisera, comme elle s’apaisera ? La réponse est peut-être là où on ne l’attend pas : la force du groupe ne réside plus dans un avantage conjoncturel, mais dans une refonte systémique de sa chaîne de valeur, adossée à une université de recherche, le Mohammed VI Polytechnic University, dont les travaux permettent déjà de produire des engrais à des taux de cadmium trois fois inférieurs aux normes européennes.
À l’épreuve des faits, la crise d’Ormuz agit comme un révélateur brutal des fragilités du système mondial, mais aussi comme un accélérateur de la réévaluation des dépendances stratégiques. Si l’OCP semble pour l’instant tirer son épingle du jeu, son véritable test viendra dans la durée, une fois les tensions géopolitiques retombées. Car c’est bien là le paradoxe : alors que le monde redécouvre l’importance vitale des engrais, le Maroc, lui, a déjà achevé sa mue. La question n’est plus de savoir si l’OCP est devenu incontournable, mais si le reste du monde mesurera enfin à quel point il l’a sous-estimé.



