Les ministres des Affaires étrangères du Burkina Faso, du Mali et du Niger, réunis samedi à Bamako, ont donné un coup d’accélérateur à l’intégration diplomatique de la Confédération des États du Sahel (AES). Sous la présidence du chef de la diplomatie burkinabè, Karamoko Jean Marie Traoré, les trois responsables ont acté une série de mesures visant à harmoniser leurs positions sur la scène régionale et internationale, avec un objectif clair : faire bloc pour faire entendre une seule voix, en particulier face aux critiques et aux pressions extérieures.
Au cœur des décisions figure l’adoption d’une feuille de route concrète pour renforcer la coordination confédérale. Les ministres ont salué les premiers résultats du cadre de dialogue diplomatique existant, qui a permis, selon eux, d’aligner les positions sur les dossiers sensibles. Ils ont convenu de pousser plus loin la réflexion sur l’élaboration d’une « carte diplomatique confédérale », un outil stratégique destiné à rationaliser la représentation des trois pays à l’étranger et à optimiser l’impact de leur action commune. En attendant, les ambassades et consulats des trois nations reçoivent pour instruction de renforcer leur coopération opérationnelle, signe d’une volonté de passer des déclarations d’intention à une pratique diplomatique intégrée.
Cette dynamique s’inscrit dans le prolongement de la Feuille de route de l’An II de la Confédération, qui consacre la diplomatie comme l’un des piliers de la construction de l’AES. Lancée en septembre 2023, cette alliance entre militaires au pouvoir a d’emblée été perçue comme une rupture avec les cadres régionaux traditionnels, notamment la Cédéao, dont les trois pays se sont retirés. Pour Bamako, Ouagadougou et Niamey, l’urgence est désormais de transformer ce rejet affiché de la dépendance extérieure en une souveraineté diplomatique crédible, alors que les partenariats historiques, en particulier avec la France, se sont distendus ou rompus, et que de nouveaux acteurs, comme la Russie, entrent en jeu.
Les perspectives immédiates sont jalonées par deux échéances majeures. D’abord, la préparation de la 81e session de l’Assemblée générale des Nations Unies, en septembre 2026 à New York, où les trois pays entendent défendre une position commune sur des dossiers brûlants tels que la lutte antiterroriste ou la réforme du système onusien. Ensuite, la poursuite de l’édification institutionnelle, avec l’entrée en vigueur de plusieurs instruments juridiques confédéraux, qui devraient donner un cadre plus formel à cette union naissante. La capacité de l’AES à concrétiser ces ambitions sur le terrain, face à des défis sécuritaires et économiques colossaux, reste le test décisif de sa crédibilité internationale.
Sur le plan sécuritaire, les ministres n’ont pas mâché leurs mots. Ils ont fermement condamné les « actions terroristes et de déstabilisation » visant leurs États, pointant du doigt des « sponsors étatiques étrangers » sans les nommer explicitement. Deux événements récents ont cristallisé leur indignation : l’attaque du 25 avril 2026 contre les institutions de la transition au Mali, et la tentative d’incursion contre l’aéroport international de Niamey le 18 juin dernier. Au-delà des condamnations, cette rhétorique de « guerre contre les ennemis de la Confédération » sert aussi à justifier le renforcement des pouvoirs sécuritaires des juntes et à souder l’opinion publique autour d’un récit commun de résistance.
Les trois chefs de la diplomatie ont également déclaré la guerre à ce qu’ils considèrent comme une « campagne de désinformation » menée par des puissances étrangères et certains médias internationaux. Pour y faire face, ils ont annoncé un renforcement de la coopération entre les structures de communication publiques des trois pays. Cette offensive dans le champ médiatique est une arme à double tranchant : si elle permet de contrer des récits jugés hostiles, elle expose aussi l’AES à des accusations accrues de verrouillage de l’espace informationnel. C’est un pari risqué pour des régimes dont la légitimité, déjà fragile, repose en partie sur leur capacité à contrôler le récit national.
Enfin, derrière l’apparente unanimité, les observateurs avertis notent que la convergence diplomatique ne gomme pas les réalités nationales et les ambitions personnelles des dirigeants. Si la feuille de route confédérale progresse, sa mise en œuvre effective dépendra de la capacité des trois capitales à surmonter leurs réflexes souverainistes et à partager non seulement leurs positions, mais aussi leurs ressources et leurs fragilités. La consolidation de l’AES, pour l’heure, tient plus de la volonté politique affichée que des mécanismes institutionnels éprouvés. Le pari de « parler d’une seule voix » est audacieux, mais il ne deviendra crédible que si cette voix sait aussi écouter et composer avec un voisinage sahélien et ouest-africain dont les États, pour l’instant, restent en retrait mais aux aguets.



